vendredi 17 décembre 2010

Le DISTRIBUTISME [3] et les Chrétiens orthodoxes

Serge Boulgakov
Belloc a parfois suggéré de l'appeler "l'état de propriété", ce qui serait beaucoup moins trompeur. Quand les gens entendent le terme «distributist », ils ont souvent tendance à penser à un système dans lequel l'argent est retiré aux riches et redistribué aux pauvres (qui sont généralement considérés comme ne le méritant pas). En d'autres termes, les gens confondent Distributisme et Socialisme. Ce n'est pas l'intention du choix de cette appellation.

L'idée est que dans le Distributisme la propriété juridique des moyens de production dans l'économie est distribué aussi largement que possible dans la population. Cela implique une double comparaison et le contradiction. D'une part, comme dans le capitalisme, le Distributisme respecte la propriété privée et récompense l'intelligence, le travail acharné et l'esprit d'entreprise. Mais simultanément, et à la différence de la structure habituelle des gouvernements capitalistes, un état distributiste prend des mesures pour décourager l'accumulation sans fin de richesse dans les mains d'une minorité. En même temps que le capitalisme croit en la propriété privée, il estime également que seules quelques personnes devraient posséder ce qui compte vraiment, c'est lezs moyens de production de l'argent et des biens.

Le Distributisme ne se contente pas, par conséquent, qu’un grand nombre de personnes possèdent leur propre maison ou aient des parts dans le marché boursier;il estime que les gens ont besoin d’ exercer un contrôle réel sur la terre, les fermes, les usines et les établissements qui produisent de l'argent et des marchandises. D'autre part, comme dans le socialisme, l'Etat demeure l'entité la plus puissante dans le pays ; l'état ne permet pas la ploutocratie ni que des sociétés usurpent son autorité, comme elles tentent sans cesse de le faire dans les pays capitalistes. Mais simultanément, et à la différence de l'idéal ordinaire d'une économie socialiste, le Distributisme est suffisamment réaliste pour reconnaître qu’il y aura toujours des riches et des pauvres. Les riches ne sont pas automatiquement dépossédés, ni les pauvres automatiquement assistés.

Bien que cela paraisse utopique, une économie distributiste fut une réalité courante dans le passé. C’est la forme naturelle que prend une économie quand ses structures sociales sont relativement simples et locales. Imaginez une société primitive. Dans une telle société de personnes accumulent des richesses par le travail de leurs mains, soit dans les fermes ou dans de petites industries. Certaines personnes deviennent riches, grâce à la fois à leur labeur, leur intelligence, l'héritage et la Divine Providence (habituellement appelée à tort «(bonne) chance». Mais lorsque les échanges sont limités à une zone de la taille d'un comté (quelques centaines de miles carrés), même les personnes les plus riches ne deviendront généralement pas beaucoup plus riches que leurs voisins. D'énormes accumulations nécessitent le vol, l'esclavage, la guerre, ou quelque autre forme d'exploitation. De nombreux exemples illustrent l'histoire de ce genre d’économie simple et locale. La République romaine avait une économie distributiste avant l'avènement de l'Empire romain. Un système distributiste s’est progressivement développé sur les ruines de l'Empire romain au Moyen Age en Europe occidentale. Quand l'Angleterre a commencé à coloniser l'Amérique du Nord, les gens pensaient que l'économie de l'Angleterre était encore distributiste, mais ils n'ont jamais utilisé un tel mot pour la nommer et l’expropriation des monastères avait déjà orienté leur économie sur la voie du capitalisme. Au début de l'Amérique, le système économique des colonies anglaises dans le Nord était largement distributiste ; dans les colonies anglaises du Sud, il s’est mélangé à un état servile. Aujourd'hui, avec la coïncidence des technologies modernes et de la tradition du droit et de la politique depuis un siècle et plus, le capitalisme a éclipsé le Distributisme aux États-Unis. Mais le Distributisme n’a pas été oublié. Des rémanences du vieil ordre distributiste existent dans la pratique, dans le droit, et dans la mémoire collective de la nation. L'importance accordée à la propriété individuelle de son logement, la «ferme familiale», et les petites entreprises, la tendance actuelle en faveur de la consommation d’aliments cultivés localement; l'attrait persistant des arts et métiers comme professions à temps plein – tout cela constitue des survivances du Distributisme.

L’objectif du Distributisme n'est pas de renverser et de détruire le système capitaliste. Il est trop évidemment fructueux et productif. Par ailleurs, les socialistes ont réalisé leurs expériences et ont échoué. Mais les limites et les injustices du capitalisme sont réels. Le but du Distributisme contemporain est de promouvoir, adopter, et enraciner les idéaux distributistes. L'espoir distributiste est qu’à un moment donné la balance incline de son côté et que ce qui est aujourd'hui un système capitaliste devienne un système à prédominance distributiste conservant encore des éléments capitalistes. Le but n'est pas d'établir le socialisme, de donner un pouvoir excessif à l'Etat, ou de jouer à Robin des Bois, mais de changer les lois, en particulier en matière de fiscalité, de sorte qu'il devienne très difficile que l'argent et le pouvoir se concentrent dans les mains de quelques uns et qu’il devienne plus facile pour les gens ordinaires de posséder leur propre ferme, leurs ateliers, leurs commerces et leurs industries. Le Distributisme est la démocratie économique.

Serge Boulgakov a été l'un des plus grands, et l'un des plus controversés théologiens orthodoxes modernes. Il a été élevé dans la foi, mais l’a perdue dans sa jeunesse. Il a ensuite étudié l'économie politique à l'école de droit, et fut marxiste pendant un certain temps. Il a publié ses premiers livres sur le sujet de l'économie avant de retrouver la foi et a écrit de nombreux et profonds livres qui lui valent sa postérité. Peut-être son livre le plus connu est L'Orthodoxie, d'abord publié en anglais en 1935. Dans cette brève introduction à l'orthodoxie, Boulgakov comprenait un chapitre intitulé «L'orthodoxie et la vie économique." Il semble être prisonnier de la dichotomie du capitalisme et du socialisme qui a paralysé le débat sur l'économie les deux siècles passés. En outre, l'essai montre sa méconnaissance du moindre des écrivains distributistes ou même des encycliques catholiques qui ont critiqué à la fois le capitalisme et le socialisme. Il est donc tout à fait significatif que Boulgakov dise alors : «En ce qui concerne la distribution, l'Eglise est appelée à être une conscience sociale qui doit élever la voix, parlant aux cœurs des hommes et se mêler de leur vie publique» Et plus loin: «Le meilleur système économique - quel que soit son nom, et de quelque manière qu’il combine capitalisme et socialisme - est celui qui, dans des circonstances données, assure le mieux la liberté personnelle, la protégeant de la pauvreté naturelle et de l'esclavage social ".

C'est précisément ce que Belloc, Chesterton, Schumacher, et Médaille préconisent. Sans aucun doute y a-t-il une façon typiquement orthodoxe d’articuler éthique et économie, différente de la façon dont les catholiques et les protestants ont répondu aux questions économiques. Boulgakov a suggéré quelques-uns de telles différences orthodoxes, notant que la vie économique s'inscrit dans le cadre des saints mystères, que l'agriculture, l'industrie et le commerce sont des aspects de la transfiguration de la nature, et que la démocratie est en parallèle avec le principe de conciliarité de l'ecclésiologie orthodoxe. Il serait un grand don à l'Eglise et au monde si des penseurs de l’éthique et des économistes orthodoxes développaient ces suggestions. Néanmoins, les différences entre le Distributisme tel qu'il s'est développé en Occident et le Distributisme comme il pourrait être articulé à l'Est ne seraient que des questions de détail. Les deux camps cherchent à forger des épées pour les transformer en socs de charrue - à trouver un moyen pour nous tous de vivre dans la paix et la sécurité sous nos propres arbres fruitiers."

Lectures suggérées  : en anglais seulement (malheureusement) mais auxquelles il faut ajouter bien sûr Les bases de la conception sociale de l’Eglise orthodoxe russe (traduit du russe en français par Claire Jounievy) publié sur le site du Département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou  en introduction on peut lire :
"Adopté par le Concile épiscopal, le présent document expose la doctrine de l’Eglise orthodoxe russe sur les relations entre l’Eglise et l’Etat et les problèmes de la société contemporaine. Le document reflète également la position officielle du Patriarcat de Moscou sur ses relations avec l’état et la société civile. Il établit enfin une série de principes directeurs s’appliquant à l’épiscopat, aux clercs et aux laïcs."



  • Can distributism be grounded in Orthodox tradition? Lire la traduction de C. Paul Schroeder’s de St  Basile Le Grand : On Social Justice
  • Hilaire Belloc est peut-être le principal auteur à consulter, même si tout son travail date d'avant la Seconde Guerre mondiale. Pour commencer, voir : The Servile State et An Essay on the Restoration of Property. Belloc a aussi écrit Economics for Helen, une introduction à l'économie pour sa nièce, encore étonnamment utile même si daté. 
  • Son ami G. K. Chesterton a été prolifique et hilarant. Sur ce sujet voir The Outline of Sanity.

L'économiste britannique E. F. Schumacher  a enseigné le message distributist sans utiliser le terme. Voir son classique, Small Is Beautiful.





John Médaille a écrit des livres pour les étudiants sérieux  en économie, excellent pour une utilisation dans l'enseignement supérieur. Si vous percevez bien la moralité du Distributisme, mais que vous vous posez des questions sur son application dans le monde réel, voir The Vocation of Business et Toward a Truly Free Market, "qui tente de donner un cadre précis au Distributisme macroéconomique."


Larry Burkett, un respecté protestant évangélique, n'est pas distributiste et son travail peut être critiqué pour être centré sur les individus et non sur les systèmes et structures, mais  son Business by the Book est un excellent résumé des lignes directrices éthiques pour le commerce et la finance.
Susan Pace Hamill  a fait un travail de réflexion sérieux sur les implications morales des codes existants dans la fiscaleité américaine. Voir The Least of These: Fair Taxes et  the Moral Duty of Christians



  • Tobias J. Lanz a édité un recueil d'essais, Beyond Capitalism and Socialism, ce serait un excellent texte de départ pour un groupe de discussion. Bien que typiquement catholique, les Orthodoxes et les autres chrétiens trouveront dans cet ouvrage matière à réflexion
  • David Holden a étudié les langues bibliques à l'Université Duke et a obtenu une maîtrise de théologie à la Southern Methodist University de Dallas, au Texas. Son cheminement spirituel l'a amené à l'Orthodoxie en août 1999. C'est un consultant professionnel et spécialiste clinique  en toxicomanie. Lui et sa famille vivent à la campagne près de Boone, en Caroline du Nord.

2 commentaires:

Valentin a dit…

Excusez-moi, vous n'avez rien contre si je reposte le texte de cet article dans une note facebook? Je vais bien sur l'attribuer a vous comme traducteur et donner un lien vers votre blog.

Merci d'avance et sincères salutations
Valentin

Maxime le minime a dit…

Aucun problème si vous citez vos sources comme proposé.
Maxime