L'invasion arabo-musulmane de l'Espagne wisigothique, initiée en 711 pour culminer en 719 avec la conquête de la Gaule narbonnaise, a été l'événement aux conséquences les plus considérables de l'histoire d'Espagne.
On oublie souvent que, pendant des siècles, la majeure partie de la population fidèle à la religion chrétienne et la minorité juive ont été soumises à un régime de très forte discrimination. Celui-ci reposait sur la ségrégation sociale, l'absence de liberté religieuse, l'exploitation économique et fiscale, l'immersion culturelle et, en cas de protestation ou de révolte, sur la plus sévère répression. La dureté de ce régime s'est accentuée au fil du temps et a fini par provoquer, dès le XIIe siècle, la complète disparition des communautés chrétiennes et juives d'al-Andalus.
Ce livre offre une vision complète de la situation de ces chrétiens espagnols, appelés mozarabes, unique peuple européen médiéval à avoir vécu pendant tant de générations sous la rigueur de la dhimma. Attachés au mythe des Trois Cultures, de nombreux auteurs ont préféré jusqu'ici ne retenir que les aspects prétendument aimables de cette situation, comme la liberté de culte limitée et la relative autonomie interne des communautés chrétiennes, afin de tenter de délégitimer le processus de Reconquête, véritable matrice de la nation espagnole. Il permet, à l'inverse, de mieux faire connaître la réalité de la vie des chrétiens d'al-Andalus, loin des rêves et falsifications intéressées qui alimentent le mythe de la convivialité pacifique entre cultures et religions construit en marge de la vérité de l'histoire.
Rafael Sánchez Saus est professeur d'histoire médiévale à l'université de Cadiz. Il a été doyen de la faculté de philosophie et de lettres de l'UCA (1999-2004) et recteur de l'université San Pablo CEU de Madrid (2009-2011). Membre de l'Académie royale hispano-américaine des sciences, des arts et des lettres, dont il a été le directeur, il est aussi directeur de la Cátedra Alfonso X el Sabio. Auteur d'une douzaine d'ouvrages, considéré comme l'un des meilleurs spécialistes de la frontière entre maures et chrétiens dans l'Espagne médiévale, il a été découvert par le grand public hispanique à l'occasion du succès de la version espagnole de ce livre Al-Andalus y la Cruz (2016).
Juifs, chrétiens et musulmans: l'Espagne médiévale ne fut pas l'éden multiculturel qu'on croit
Professeur de littérature arabe et historien, Serafin Fanjul vient de publier une somme magistrale, Al-Andalus. L’invention d’un mythe (L’Artilleur, 2017). En développant une réflexion poussée sur l’identité nationale espagnole, il bat en brèche le mythe d’un paradis multiculturel mis en place par les huit siècles de domination musulmane. Loin d’une symbiose entre chrétiens, juifs et musulmans, Al-Andalus formait une société foncièrement inégalitaire, guerroyant contre les royaumes chrétiens du Nord, soumettant les minorités en son sein. Entretien (2/2)
Causeur. Dans votre essai Al-Andalus. L’invention d’un mythe(L’Artilleur, 2017), vous déconstruisez l’image idyllique de l’Espagne musulmane que certains intellectuels espagnols ont construite a posteriori. En comparant certaines périodes d’Al-Andalus à l’Afrique du Sud sous l’Apartheid, ne commettez-vous pas un anachronisme ?
Serafin Fanjul. Je n’établis pas un parallèle entre al-Andalus et l’apartheid sud-africain, je dis seulement qu’il y a une certaine similitude entre les deux. Et en vérité, cette similitude existe en raison de la séparation des communautés religieuses et raciales, des droits très supérieurs accordés aux musulmans et au-contraire des statuts inférieurs qu’avaient les membres des deux autres communautés. Il y avait aussi entre les musulmans des différences de degré de noblesse et de prééminence selon leur appartenance au groupe des berbères, des muladis (les chrétiens d’origine hispanique convertis à l’islam), des arabes « baladis » (les premiers à avoir pénétré dans la péninsule, en 711) et des arabes commandés par Baldj, arrivés en 740.
Dans al-Andalus, les personnes n’avaient de valeur et n’étaient des sujets de droit qu’en tant que membres d’une communauté et non pas en tant qu’individus. La pierre de touche était évidemment les mariages mixtes. Il était impossible pour une musulmane de se marier avec un chrétien ou un juif, et il était même difficile pour une femme « arabe d’origine » de se marier avec un muladi (un chrétien converti à l’islam) en vertu du concept de Kafa’a (proportionnalité), et dans la mesure ou celle-ci était considérée comme ayant un sang de niveau supérieur. Quand la domination politique et militaire a été inversée et que les musulmans sont devenus minoritaires, la situation a été maintenue mais cette fois au détriment de ces derniers.
Les textes écrits dans al-Andalus abondent en allusions discriminatoires et insultantes contre les chrétiens et les juifs. Ces derniers se sont matérialisées, pour ne citer que quelques exemples, par la persécution antichrétienne du IXe siècle à Cordoue, par le pogrom de 1066 à Grenade, par les déportations de juifs au Maroc au XIIe siècle, ou par les fuites massives de chrétiens et de juifs vers l’Espagne chrétienne dès le IXe siècle.
Vous décrivez un choc des civilisations et d’un état de guerre quasi-permanents entre chrétiens, juifs et musulmans…
La première fois que j’ai lu l’expression « choc des civilisations » ce n’est pas sous la plume d’Huntington, mais dans l’œuvre majeure de Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, dont la publication remonte à 1949. Je crois interpréter correctement Braudel en affirmant pour ma part, en accord avec lui, que la langue nous égare en suggérant derrière le syntagme « choc des civilisations » l’idée de grandes confrontations guerrières. Il ne s’agit pas du tout de cela, mais plutôt de confrontations quotidiennes à petite échelle, réitératives, dans la vie courante, entre des cosmogonies différentes, des notions de base, des conceptions du monde dissemblables, des morales civiques ou sexuelles, des concepts politiques élémentaires, mais qui sont déterminants dans la relation des êtres humains avec le pouvoir : la soumission totale ou l’exercice de droits et la conscience de posséder des droits. Et cela sans entrer dans des questions plus concrètes comme la position de la femme ou celle des minorités religieuses, qui heureusement ont été depuis longtemps dépassées en Europe, alors que dans les pays musulmans elles demeurent intactes ou suscitent des convulsions graves lorsqu’elles sont débattues.
Je n’ai jamais écrit qu’il y avait un état de guerre permanent dans la péninsule ibérique médiévale entre deux blocs antagoniques et irréductibles. Et cela parce que je sais parfaitement que cela n’a pas été le cas jusqu’à ce que la Reconquête se consolide comme grand projet national au XIIe et XIIIe siècles. Je sais aussi, bien sûr, qu’il y a encore eu par la suite des alliances croisées avec des royaumes de taïfas musulmans, des interventions de troupes chrétiennes (même franques) ou musulmanes contre des princes chrétiens comme cela avait été le cas depuis le IXe siècle.
Le monde d’Averroès et Maimonide était-il si apocalyptique ?
Je ne crois pas qu’il soit très heureux de citer Averroès et Maïmonide comme deux exemples de liberté de pensée et de confraternité des communautés dans al-Andalus. Averroès était un néoplatonicien qui a été persécuté en tant que libre penseur par les Almohades. Quant au juif Maïmonide, il a été obligé de s’islamiser. Exilé au Maroc avec sa famille, il est allé ensuite en Égypte où il est retourné au judaïsme. Découvert et dénoncé par un habitant d’al-Andalus, il a été accusé d’apostasie et n’a pu finalement sauver sa vie que grâce à l’intervention du cadi Ayyad. Maïmonide expose bien sa position et son état d’esprit à l’égard des chrétiens et des musulmans dans son Épitre au Yémen.
Comment en arrivez-vous à justifier politiquement l’expulsion des juifs et des morisques (maures convertis au christianisme) de l’Espagne chrétienne ?
J’essaie seulement d’expliquer ces événements. Nous ne pouvons pas nous limiter à voir les événements du passé comme bons ou mauvais, alors qu’ils sont tout simplement irréversibles. La seule chose que nous puissions faire, c’est de nous en rapprocher le plus honnêtement possible pour essayer de les comprendre. Et dans le cas ou notre bonne foi et notre volonté régénératrice sont sincères, il nous faut essayer de ne pas les répéter.
C’est malheureusement toute l’Europe médiévale qui s’est appliquée à marginaliser et persécuter les juifs, avec de fréquents massacres et des mises à sac de quartiers juifs. Dans l’Espagne chrétienne, ce mouvement s’est produit plus tard. Si en 1212 les troupes castillanes d’Alphonse VIII ont protégé les juifs de Tolède contre les francs venus à cette occasion, en revanche, en 1348 et 1391, la situation était radicalement différente. Il y a eu alors une grande quantité de morts, d’exactions et de conversions forcées. Les juifs convertis au christianisme et ceux qui avaient maintenu leur foi, après les tentatives de conversion massive des années 1408-1415, ont cependant coexisté tout au long du XVe siècle. Au début, les Rois catholiques ont essayé de faire en sorte que les juifs et les mudéjares (musulmans) demeurent sur les lieux où ils vivaient et conservent leurs fonctions. Ils dépendaient directement du roi, payaient un impôt spécial de capitation et recevaient en échange une protection face a la société, mais toujours avec l’idée qu’à long terme on parviendrait à les convertir. Au XIIe et XIIIe siècles les communautés juives de l’Espagne chrétienne avaient augmenté considérablement alors que celles d’al-Andalus en étaient venues à disparaitre en raison de l’action des Almohades. A la même époque, la persécution des juifs redoublait en Europe. Cette attitude générale a fini par atteindre l’Espagne, stimulée par le fait que quelques juifs se livraient à l’usure et participaient au recouvrement des impôts, motifs qui irritaient les populations exploitées les plus pauvres et les incitaient à des réactions aussi brutales que totalement injustes. Jean Ier, en 1390, et Isabelle Ière, en 1477, avaient dû freiner les ardeurs belliqueuses des membres les plus exaltés du clergé.
Quelle était la situation des sujets juifs du royaume catholique de Castille ?
À la veille de l’expulsion de 1492, il y avait environ cent mille juifs dans la couronne de Castille et une vingtaine de mille en Aragon. Une minorité était riche, mais la majorité ne l’était pas (il s’agissait d’agriculteurs, d’éleveurs, d’horticulteurs, d’artisans du textile, du cuir et des métaux). La protection dans les terres des seigneurs de la noblesse était plus directe et plus efficace que celle du domaine royal. Les juifs y exerçaient des professions libérales comme la médecine en dépit des interdits. Parmi les juifs proches des Rois catholiques il y avait notamment Abraham Seneor, grand rabbin de Castille, Mayr Melamed, Isaac Abravanel, Abraham et Vidal Bienveniste. L’attitude des Rois catholiques n’était pas antijuive mais elle ne contribua pas non plus à éliminer l’hostilité populaire ni à contredire les arguments doctrinaux contre les juifs. Le plus grand connaisseur actuel de l’Espagne des Rois catholiques, Miguel Ángel Ladero Quesada, écarte les motifs économiques pour expliquer l’expulsion (qui était en fait plutôt préjudiciable pour les revenus de la Couronne). Il l’attribue plutôt à la volonté de résoudre le problème des convertis judaïsant, problème qui avait déjà justifié l’établissement de la nouvelle inquisition en 1478. On croyait alors que les juifs, par leur seule présence et en raison des liens familiaux qui les unissaient avec de nombreux convertis, contribuaient à empêcher l’assimilation ou l’absorption. D’autre part, comme les juifs n’étaient pas chrétiens, ils ne pouvaient pas faire l’objet d’enquêtes de la part de l’Inquisition. Le climat d’euphorie de la chrétienté triomphante après la prise de Grenade en 1492, aida les inquisiteurs à convaincre les Rois catholiques de la nécessité de l’expulsion. D’autant qu’à cette époque de plein affermissement du pouvoir royal, une idée se répandait de plus en plus: celle selon laquelle seule l’homogénéité de la foi pouvait garantir la cohésion du corps social, indispensable au bon fonctionnement de la monarchie. Nous savons aujourd’hui que ces idées étaient injustes et erronées, mais elles avaient alors cours dans toute l’Europe. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler l’antisémitisme féroce de Luther, la persécution des huguenots, des protestants en Espagne, en Italie et en France, ou des catholiques dans les différents pays d’Europe du nord au cours des siècles suivants.
Quant aux musulmans, je crois savoir qu’ils n’ont pas été épargnés par l’Espagne catholique…
La politique de la Couronne envers les musulmans a été erratique et souvent contradictoire. Les mudéjares (musulmans sous la domination des chrétiens) avaient subsisté depuis le XIIIe siècle bien qu’en nombre décroissant. L’expulsion comme châtiment pour rébellion (1264) à Niebla et Murcie, l’exil volontaire pour ne pas être soumis au pouvoir chrétien et l’attraction qu’exerçait le royaume de Grenade, avaient finalement vidé l’Andalousie occidentale de ses musulmans. Après la prise de Grenade, les mudéjares ont été autorisés à émigrer ou à rester en conservant leur religion, mais en 1498 les pressions pour qu’ils se convertissent ont été tellement fortes qu’elles ont provoqué la rébellion des Alpujarras (1499-1502) avec pour conséquence le décret de baptême forcé ou l’expulsion. La fuite volontaire et clandestine de morisques s’est ensuite accrue en raison des fatwas et des exhortations des jurisconsultes musulmans (al-Wansharisi, ibn Yuma’a) qui condamnaient la permanence en territoire chrétien pour ne pas s’exposer au danger de perdre la foi et de finir christianisé. En 1526, une nouvelle rébellion de morisques (crypto-musulmans officiellement chrétiens) a éclaté dans la Sierra d’Espadan et l’explosion finale, le grand soulèvement de Grenade, Almeria et Malaga, s’est produit en 1568. Dès le début du XVIe siècle, il a été interdit aux morisques de quitter l’Espagne en raison des effets négatifs que cela pouvait avoir sur les caisses de la Couronne. Il leur a été également interdit de s’approcher des côtes à moins de dix kilomètres pour éviter leur fuite ou les empêcher de collaborer activement avec les pirates barbaresques et turcs qui dévastaient le littoral espagnol.
Et la population catholique, était-elle aussi hostile que la Couronne aux ex-musulmans devenus morisques ?
L’hostilité de la population chrétienne à l’égard des morisques n’a fait qu’augmenter au cours des événements. Elle a culminé avec la prise de conscience de leur refus de s’intégrer dans la société majoritaire. A nouveau, le peuple et le bas clergé ont exacerbé leur antipathie pour les morisques, ce qui en retour a renforcé la haine et le rejet par ces derniers de la majorité dominante, un cercle vicieux qui ne pouvait être rompu que par le maillon le plus faible, en dépit des opinions contraires des autorités politiques les plus hautes, de la noblesse de certaines régions (qui avait des travailleurs morisques comme en Aragon et à Valence), voire du roi lui-même. Entre 1609 et 1614, environ trois cent mille morisques qui ont quitté l’Espagne surtout en direction du nord de l’Afrique.
Le prénom Nathalie vient du latin natalis, « natal » (dans natalis dies, « le jour de la naissance » (du Seigneur) Sainte Nathalie (IVe siècle) a popularisé son prénom dans le monde orthodoxe russe, et Nathalie a progressivement conquis l’Europe.
Aurèle et sa femme Nathalie, Felix et sa femme Liliose (Liliane) et le diacre palestinien Georges moururent martyrs sous le calife Abderrahman II. L'Eglise se souvient en ce jour du beau témoignage de Foi que sainte Nathalie et ses compagnons, offrirent au Seigneur: en pleine persécution déclenchée par les Maures, sous le calife Abderrahman II, Nathalie et son époux Aurèle, Felix et son épouse Liliose (ou Liliane) ainsi qu'un diacre prénommé Georges, furent arrêtés et condamnés à mort pour avoir refusé de renier leur Foi chrétienne et d'embrasser la religion musulmane. Du fond de leur prison ils ne cessèrent pas de louer leur Seigneur et Maître avant d'être décapités le 27 juillet 852. (Homélie de monsieur l'abbé Jean-Bernard Hayet, curé de la paroisse saint Joseph des Falaises-Bidart)
À Cordoue en Andalousie, l’an 852, les saints martyrs Georges, diacre et moine syrien, Aurèle et sa femme Sabigothe, Félix et sa femme Liliose. Dans la persécution des Maures, pris par le désir de témoigner de la foi dans le Christ, ils ne cessaient de louer le Christ dans leur prison et à la fin furent décapités. (source)
Je ne suis guère amateur de ce mythe de l'Andalousie qui a tendance à faire bon marché de la dhimmitude et de la persécution sournoise ou officielle que subissait la population juive et chrétienne sous domination musulmane en Espagne. La paix idyllique dont on veut souvent nous rebattre les oreilles était fondée sur la domination des uns par les autres. Un point c'est tout. Bien sûr quand le plus fort a réussi à suffisamment écraser son adversaire pour que celui-ci renonce au combat la paix règne admirablement... Tenez, par exemple, que l'"Occident" cesse de se mêler des affaires africaines et l'on verra rapidement s'installer la paix et l'harmonie sur le continent africain lorsqu'après quelques guerres qui n'auront plus rien de "civiles"puisqu'elles seront uniquement ethniques, et quelques massacres, le faible reconnaîtra la supériorité du plus fort et s'écrasera de lui-même sans qu'on le lui demande et sans qu'on ait besoin de l'écraser plus longtemps... dans la plus belle harmonie (qu'on admirera quelques siècles plus tard).
Bon, il n'empêche que je n'aime pas les guerres, légitimes ou non, incontournables ou non et surtout pas quand elles se font au nom de l'invraisemblable "droit d'ingérence" (je sais trop à quel point pendant des générations successives, sous des formes directes ou indirectes, diverses, perverses et variées elles ont de terribles conséquences sur la vie des générations qui suivent sans même que les personnes concernées s'en rendent compte) alors si des gens travaillent à améliorer les relations humaines comme tous ces gens avec qui a parlé et dont parle Nadia Khoury-dagher, je suis pour, car ayant vécu et travaillé au Maghreb pendant des années, je sais que ce dont elle parle est vrai et que ces gens existent.
Nadia Khoury-dagher. Chercheur et auteure égyptienne
« L’Andalousie est mondiale »
Son livre L’Islam moderne est centré sur le Maghreb et se propose de mettre en valeur les résistances à l’intégrisme.
D’où vous est venue l’idée de ce livre ?
Je suis chrétienne mais née en terre d’Islam (en Egypte). J’ai un fils musulman, j’ai travaillé comme chercheur et journaliste plus de dix ans en Egypte et en Tunisie, J’ai une foule d’amis, musulmans au Maghreb, au Moyen-Orient ou à Paris, qui, comme la plupart des musulmans rencontrés dans ces pays, ne sont ni intégristes, ni extrémistes. Depuis des années, et plus depuis le 11 septembre 2001, les « nouveaux penseurs de l’Islam », veulent démontrer que la lecture littéraliste, austère et rigide de l’Islam que proposent les intégristes n’est pas dans l’esprit de l’Islam. En juillet 2005, le magazine marocain Tel Quel, avait publié deux dossiers spéciaux : l’un, Laïcs versus islamistes, le duel et l’autre, Et si l’on relisait le Coran ?. Si les médias, au Maghreb, commencent à parler de la laïcité et de relecture du Coran, c’est que le débat est sur la place publique, me suis-je dit. Tout cela a été un déclic, et comme journaliste, plutôt que d’apporter mon propre témoignage, j’ai voulu tendre le micro à ceux qui sont des témoins de premier ordre.
Vous avez circonscrit votre enquête au Maghreb, est-ce un choix délibéré ?
J’ai aussi enquêté en Egypte, foyer du mouvement des Frères musulmans, mais aussi d’un vaste mouvement pour un Islam moderne. J’avais notamment interviewé le frère de Hassan Al Banna, fondateur des Frères musulmans, Gamal Al Banna qui est aujourd’hui l’un des plus farouches opposants aux islamistes. Ce que j’avais ramené du Maghreb était très riche, j’ai alors décidé de ne retenir que cette région, très homogène quant aux revendications de nombreux éléments de sa société civile pour un Islam moderne.
Qu’avez-vous trouvé de commun entre les trois pays du Maghreb ?
D’abord la qualité des élites et, parmi elles, des penseurs critiques dont, malheureusement, on entend très peu parler en France et dans le monde. Il y a dans les trois pays d’excellentes revues de sciences sociales et d’excellents éditeurs par exemple. Deuxièmement, et c’est la grande leçon du livre, la société civile est très mobilisée. Beaucoup de gens ont un engagement citoyen, associatif, contre l’intégrisme, avec le désir de changer les choses. Ce n’est pas toujours possible, ni facile, ni visible.
Ce sont là les forces les plus actives de résistance ?
Plusieurs éléments sont mobilisés. D’abord les médias qui portent le débat sur la place publique en ouvrant leurs colonnes à des opinions « libres ». L’utilisation d’internet aussi permet de contourner la censure. En second lieu, les associations de femmes jouent un rôle prépondérant au Maghreb dans la lutte contre l’intégrisme. En Algérie, lors de la décennie noire, les seuls membres de la société civile à avoir réussi à mobiliser massivement contre le terrorisme ont été les femmes : plus de 100 000 femmes sont descendues dans la rue ! Dans les trois pays, les associations de femmes font un travail remarquable, d’autant plus que c’est un travail plus social que politique. Au Maroc, pour contrer les cheikhs obscurantistes, elles font un travail d’information et de sensibilisation auprès des femmes.
Le combat n’est-il pas inégal ?
Le combat est inégal pour une raison très simple (c’est pour cela que j’emploie le mot « résistants »), l’intégrisme islamique a une puissance de frappe et des moyens colossaux, puisqu’il finance des télévisions satellitaires et inonde ces pays de millions de livres religieux...
C’est ce que vous appelez l’Islam importé ?
Comme le démontrent de nombreuses études, le wahabisme, injecté dans les manuels scolaires du Maghreb, est une idéologie importée. Cette espèce d’habit monastique et austère, le voile noir intégral, est complètement étranger à la culture méditerranéenne et maghrébine, qui est épicurienne. Le vêtement des femmes, au Maghreb, a toujours été d’une grande pudeur, mais en même temps d’une subtile féminité. Les islamistes interdisent la musique non religieuse, alors que ces pays ont de riches traditions musicales. Alger a pour surnom Al Bahdja, la joyeuse, en référence à ce sens de la fête des Algériens ! Ce rigorisme et cette austérité sont donc ce que j’appelle l’Islam importé opposé à « l’Islam méditerranéen ». L’Islam maghrébin traditionnel est tolérant pour une raison simple : depuis 6000 ans en Méditerranée, toutes les communautés se sont mêlées avec un vivre-ensemble qui fait partie de l’histoire et de la culture méditerranéenne. Depuis les Phéniciens, il y a des migrations humaines et du commerce. Alger, Tanger ou Tunis ont toujours brassé des gens originaires de tout le pourtour… Le grand reporter polonais Richard Kapuscynski parlait d’opposition entre « l’Islam de la mer » et « l’Islam du désert ». L’Islam de la mer est un Islam des commerçants, des villes, d’ouverture. L’Islam du désert, ou importé, est un Islam de régions austères où passent peu d’étrangers, et où l’ouverture à l’autre est limitée.
L’enjeu serait donc la réhabilitation de l’Islam méditerranéen ?
Exactement. Les musulmans que j’ai rencontrés réclament à la fois la modernité et un Islam tolérant, ce que les Occidentaux ont du mal à comprendre. Pour beaucoup d’entre eux, si on tient à sa religion, c’est qu’on est arriéré. L’Occidental croit qu’être athée, c’est le stade ultime de l’évolution intellectuelle de l’homme. En réalité, les pays arabes sont en plein dans la modernité. Le monde arabe a accompli en une ou deux générations ce que l’Occident a mis trois siècles à réaliser, en matière d’industrialisation, d’affranchissement de la féodalité… En cinquante ans, le monde arabe a connu l’exode rural, l’urbanisation et la modernisation. Une masse de ruraux affluent en ville et se coltinent le choc de la modernité. C’est normal qu’ils se protègent. Le conservatisme religieux n’est pas l’intégrisme, mais une manière de concilier un passé si proche et une modernité dans laquelle on baigne déjà.
Qu’est-ce qui vous a le plus surprise ou choquée à Alger pour votre premier séjour ?
Le sentiment positif que j’ai eu, c’est d’abord la qualité de l’élite intellectuelle algérienne et la culture générale des gens que j’ai rencontrés. Ils se battent et portent une énorme volonté de faire, de dire, malgré une chape de plomb, à l’instar des jeunes éditeurs qui créent et des journaux qui prennent des risques. Par contre j’ai été démoralisée, lors du Salon du livre d’Alger, par le raz-de- marée de livres islamistes ; de voir la Cinémathèque désaffectée et presque plus de lieux culturels à Alger ; de voir que les livres coûtent extrêmement cher...
Un chapitre entier sur El Watan. Pourquoi ?
El Watan, ou Réalités (en Tunisie) ou Tel Quel (au Maroc), mais aussi d’autres, sont des journaux influents bien que francophones et avec un tirage moindre que les journaux en arabe. Dans deux pays, j’ai pris un journal pour une étude de cas fouillée. Pour El Watan, je voulais, par le choix d’un journal francophone, que le lecteur occidental puisse, le cas échéant, aller sur le site du journal et vérifier ce que je dis. Je me suis plongée dans les archives d’El Watan pour montrer le travail systématique de martèlement de ce message : on peut être moderne et musulman. Ce qui m’a semblé intéressant dans El Watan aussi - et cela vaut plus pour l’Algérie, c’est que l’élite à l’étranger est très impliquée dans son pays d’origine, écrit et est sollicitée régulièrement dans la presse algérienne. Aujourd’hui, un Algérien en France n’est pas expatrié, la France fait partie de ce que j’appelle la « nouvelle Andalousie ». Elle a remplacé l’Espagne médiévale comme foyer intellectuel arabe. Par exemple, il se publie en France plus de mille livres par an sur le monde arabe, le Maghreb et sur l’Islam.
C’est plus, pour la langue française, que tout le Maghreb. Beyrouth, Paris, Alger, Rabat, Tunis, Londres, Harvard ou Djakarta, forment ce que j’appelle la « nouvelle Andalousie » : les nouveaux territoires où vivent des musulmans, et des musulmans éclairés. L’Andalousie est mondiale. Il y a un proverbe danois qui dit : « On entend l’arbre de la forêt tomber, on n’entend pas la forêt grandir ». Les médias du monde se focalisent sur l’intégrisme, les attentats, le terrorisme. Pendant ce temps, des millions de musulmans - la grande majorité - vivent leur foi paisiblement. C’est à cette immense majorité silencieuse que ce livre rend hommage.
Repère :
Née en Egypte, docteur en socio-économie du développement, Nadia Khouri-Dagher travaille sur le monde arabe depuis 25 ans. Elle a vécu une dizaine d’années en Egypte, en Tunisie et au Ghana. Elle a notamment mené une enquête de deux ans sur les stratégies de survie des familles dans un quartier pauvre du Caire, Mansheyet Nasser. Aujourd’hui journaliste free-lance, elle a signé ou cosigné une douzaine d’ouvrages. Son dernier livre L’Islam moderne. Des musulmans contre l’intégrisme (Ed. Hugo&Cie, mars 2009), donne la parole à des hommes et des femmes qui en Algérie, au Maroc et en Tunisie, « loin d’être minoritaires, mènent avec leurs moyens et leurs réseaux, une véritable guerre de résistance à l’intégrisme islamique et à sa force de frappe - ainsi qu’aux gouvernements qui l’entretiennent pour mieux régner ».