vendredi 15 janvier 2016

L'EMPIRE CHRÉTIEN : 1ère partie - QU'EST-CE QUE "L'EMPIRE BYZANTIN" ?



[…] "Il n'y a pas de consensus parmi les historiens sur la question de savoir en quoi l'empire romain chrétien, ou empire romain d’orient ou empire « byzantin », peut être considéré comme constituant une «continuité» du monde de l'Antiquité. Mais ce débat sur la continuité masque une autre question, plus profonde : celle de la «légitimité» ? Car s’il y a deux façons alternatives de concevoir l'histoire européenne, peut-on parler d'une «crise de choix», une «crise» (au sens grec du mot) qui a influencé l'approche adoptée par la tradition historique de l'Occident vis à vis de la Nouvelle Rome, vis à vis de «Byzance»?

Un livre populaire de l'université américaine sur l'histoire médiévale qui circulait dans les années 1960 et 70 (Norman Cantor, Histoire médiévale, la vie et la mort d'une civilisation, 1963) n’a que ceci à dire dans le seul paragraphe du livre consacré à "Byzance": L'histoire de Byzance est une étude décevante. L'empire dont le centre  devint Constantinople avait commencé avec tous les avantages obtenus de l'héritage de la vie politique, économique et intellectuelle de l'empire romain du 4e siècle ... Byzance n’a presque rien ajouté à cette superbe fondation. L'empire romain d'Orient du Moyen Age n'a pas fait d'importantes contributions à la philosophie, ni à la théologie, ni à la science ni à la littérature. Ses institutions politiques sont restées fondamentalement inchangées par rapport à celles qui existaient ... à la fin du 4ème siècle; tandis que les Byzantins ont continué à profiter d'une vie urbaine et commerciale active, ils n’ont fait aucune avancée substantielle en matière de technologie d'industrie et de commerce comparable à celle qui s’est développée dans les villes du monde antique. Les historiens modernes de l'empire romain d'Orient médiéval ont vivement critiqué la tendance des savants du 19ème siècle à biffer Byzance en tant qu’exemple d'une civilisation atrophiée. Cependant, il est difficile d'y trouver  quelque contribution que ce soit dans le domaine des idées ou des institutions par les peuples médiévaux de langue grecque à la civilisation d'origine. (pp. 248-9).

L'approche qui est celle de M. Cantor des peuples grecs et hellénisés du Moyen Âge est tout à fait dans le courant dominant de celle adoptée par la tradition historique occidentale. Ironiquement, Cantor suggère une continuité entre l'Antiquité tardive et l'empire de la Nouvelle Rome. Mais c’est la continuité statique et stérile d'une coquille vide, sans substance. Cette argumentation traduit  dans la tradition occidentale une certaine conception de la continuité impliquant les notions d’«innovation», de «progrès», et d’«individu», notions sur lesquelles la tradition historique occidentale est fondée. L'argument de Cantor avec les "Byzantins" est qu'ils n’ont fait preuve d’aucune originalité en construisant sur l'Antiquité ". La continuité, et donc la «légitimité», est clairement définie ici en termes culturels, politiques et sociaux d’aujourd’hui, dans en d'autres termes ce que cela signifie pour nous ici et maintenant. Un Anglais d’aujourd'hui, par exemple, n’a pas de sentiment de continuité avec les modes de production féodaux ou avec l'habitude de dormir avec ses porcs puisque ceux-ci offensent ses concepts d'égalitarisme et de dignité individuelle. Mais il se sent en grande continuité avec les barons féodaux eux-mêmes, qui ont forcé le pauvre roi Jean à signer la Magna Carta.

Ceci nous amène à la question de l'histoire en soi. Keith Jenkins (Repenser l’Histoire, Routlidge, 1991, p. 70) a soutenu de façon convaincante que «toute histoire est théorique et [que] toutes les théories sont positionnées autant qu’elles positionnent. » L'histoire est un discours parmi des positionnements, parmi des univers conceptuels. Il ne peut y avoir aucune «vraie» histoire, à moins bien sûr que l’on ne commence à partir d'une position totalement éthique selon laquelle l'histoire ne peut être jugée que par un impératif externe, Dieu. Une telle histoire fondée sur l'éthique, bien sûr, est considérée comme biaisée, réactionnaire et "médiévale". Ce que je veux montrer ici est que les perceptions populaires modernes de l'histoire objective, de l'histoire comme une science sont tout aussi absurdes ... ou peut-être tout aussi valables. La question est, comme l’a déclaré Jenkins : Qui définit les poteaux de but? Qu'est-ce que l'histoire a à nous dire à nous, et non pas qu'est-ce que l'histoire a à dire tout court. Quelle est la place d'une thèse en plusieurs volumes sur les ongles de fer carolingiens dans le monde moderne? L’"objectivation" même de l'histoire est en fait non une percée scientifique mais une partie intégrante de la pensée-monde particulière connue comme la civilisation occidentale, et en tant que fortement en opposition avec d'autres pensée-mondes. Que cela nous plaise ou non, l'étude de l'histoire, qui doit avoir lieu dans l'agora, dans le forum, dans la rue et non dans la tour d'ivoire où elle est inutile implique un jeu de pouvoir et de ratification, de justification. Si l'Occident a été en mesure de se "justifier" lui-même dans sa prédominance, alors d'autres cultures doivent tomber dans l'oubli, ou finir au musée. La justification implique la continuité, c'est là que s’alimente vraiment la controverse sur "Byzance". Cela peut devenir un outil utile dans l’historiographie pour discerner en quoi consiste la pensée-monde occidentale sur terre.

Et donc pour "Byzance" et la continuité. Nous devons d'abord demander ce qu'on appelle "Byzance" était en réalité, étant donné qu'à aucun moment dans l'histoire il n’y a jamais eu un état qui se soit appelé "Byzance". En fait il y avait pas de nom officiel que ce soit pour ce système politique. Le terme "Byzance" a été inventé par les humanistes français du 16ème siècle. (On se souvient de l'idée fondamentale que si vous donnez un nom à quelque chose, vous vous l’assujettissez efficacement et le conservez sous votre contrôle).

Lorsque l'empire romain latin a pénétré le monde de la Méditerranée orientale au cours des deux derniers siècles avant Jésus-Christ, il a rencontré un groupe de cultures vénérables qui peuvent être décrites comme la «synthèse de la Méditerranée orientale» ou, plus communément, le monde hellénistique. Socialement, culturellement, religieusement et même économiquement l'Orient était bien mieux préparé que les provinces occidentales de l'empire romain, à l'exception possible du sud de l'Italie, pour résister aux chocs du déclin politique et matériel qui ont accompagné les profonds changements sociaux, économiques et culturels la période entre le troisième et le septième siècle. Le centre de la puissance romaine, quant à lui, avait changé en faveur de l'Orient, un processus qui a culminé en 330 quand l'empereur Constantin le Grand a intronisé l'ancienne colonie grecque de Byzance comme nouvelle capitale de l'empire romain : Constantinople, ou la Nouvelle Rome ou comme elle en est venue à être connue dans la suite des siècles.

Les citoyens de cet empire, originaires d'un large spectre ethnographique et, bien sûr, comprenant un élément hellénique ou hellénisé prédominant, n'ont jamais cessé d'appeler leur empire "l'empire des Romains" sans faillir jusqu'en 1453. Même après cette date, ils se sont encore eux-mêmes appelés «Romains». Ce faisant, ils s’identifiaient avec les plus antiques traditions et cultures de la synthèse de la Méditerranée orientale qui avaient été mobilisées par le transfert de l’ancienne capitale par Constantin . Le nom de « Nouvelle Rome » ne connotait pas un regard nostalgique en arrière vers un passé latin, mais avait la valeur d'une transplantation chirurgicale complète du cœur de l'empire romain à l'épicentre d'un avenir oriental, à la fois matériellement et spirituellement. Cela peut ne pas avoir été évident au quatrième siècle, mais ce n’est pas le sujet. Dans l'étude de l'histoire, c’est ce que les gens des générations suivantes croient qu’il est arrivé qui est beaucoup plus important que ce qui est réellement arrivé à un moment donné, à tel point qu'un événement peut être dit avoir eu lieu de la manière que les générations suivantes l’ont appréhendé. Pour comprendre "Byzance", par conséquent, il est nécessaire de comprendre comment la continuité a été perçue. Pourquoi l'Occident pourrait-il percevoir la continuité de l'Antiquité et donc sa signification intrinsèque dans le monde moderne – est-ce donc seulement afin de le refuser aux "Byzantins"? Cela nous amène à la deuxième partie de cet article, ce qui implique le Mythe Social. " (à suivre)

Dr David Turner,
 maître de conférences en études byzantines et théologie orthodoxe
 Study in Greece Programme of Beaver College (Philadelphia) based in Athens, 
and on the Study in Greece and Turkey programme of Lake Forest College (illinois)
(Version française  par Maxime le minime de la source)



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