ORTHODOXIE, CATHOLICITÉ, DOGMES, HÉRÉSIES, ÉGLISE, PERSONNE, INDIVIDU… par Christos YANNARAS


Un philosophe et théologien orthodoxe grec déconstruit les poncifs occidentaux sur le Christianisme

"Depuis le schisme entre l'orient et l'occident, en 1054, les deux parties de la chrétienté ont choisi un nom : La première partie s'appelle « Église catholique romaine », et l'autre partie « Église catholique orthodoxe ».
Cela signifie que le problème se trouve exactement à la compréhension du terme catholique : catholicité.
Nous avons deux conceptions : une conception romaine, et une conception orthodoxe.

Le terme orthodoxe ne disait pas beaucoup de choses à l’époque du schisme. C’est par la suite qu’on a utilisé ce terme pour préciser que l'Église orthodoxe est celle qui continue la même tradition que les apôtres et les pères de l'Église ont créée.

Depuis, de nos jours le terme a pris d’autres sens différents voire plutôt péjoratifs. Nous parlons d’orthodoxie freudienne, d’orthodoxie marxiste. Dans ce sens il s’agit de rester fidèles à la lettre d'une doctrine, à la doctrine de Marx, à la doctrine de Freud. Dans le sens péjoratif que le terme a pris, orthodoxe peut connoter une posture de fidélité au modèle plutôt servile et donc dénuée du courage de dépasser l’original, un conservatisme stérile et dépassé.

À l’époque donc pour préciser la différence par rapport à l'hérésie, on utilisait le mot « catholique », « catholicité » ; pour distinguer l'Église réelle des hérésies, c'est-à-dire des imitations de l'Église, on disait l'église « catholique » à laquelle on opposait le terme d’hérésie. Hérésie, αίρεσης en grec signifie : le « choix », je fais un choix. Je prends un morceau [ c’est le sens premier du mot secte qui vient du latin sectum, participe passé du verbe secare qui signifie couper NDR] et je donne à ce morceau les dimensions et la valeur du tout.  Le partiel devient le tout. Ça c'est l’airesis (αίρεσης ). Tandis que la catholicité représente une autre réalité.

Dans l'Église des premiers siècles la catholicité signifiait la « plénitude de la réalisation de la vérité de l'église ». C'est pourquoi on appelait « Église catholique » chaque Église locale, chaque réunion eucharistique, chaque communauté eucharistique.

C’est-à-dire que la communauté eucharistique, la communauté qui se rassemble pour offrir l'eucharistie, c’est l'Église catholique c'est à dire l'Église en plénitude. C'est l'Église entière. Cette compréhension du terme catholique, on la trouve déjà chez Aristote ; pour la tradition hellénique, la catholicité signifiait être « complet », être « entier ».

Pour comprendre cette notion de catholicité de chaque église locale comme actualisation de l’Église en plénitude on peut prendre les exemples qui suivent.
Ainsi pour connaître ce qu'est l'amour maternel, par exemple, il n’est pas besoin de rassembler toutes les mères de l'univers et d’étudier tous les cas de mères qui pratiquent l'amour maternel, l’amour d’une seule mère contient tout l’amour maternel en soi, et chaque mère l’actualise chaque fois qu’elle l’exerce.

De même pour savoir ce que signifie l’éros, il n’est pas nécessaire de rassembler tous les couples amoureux du monde. Non. Il suffit d’ « un seul » couple de vrais amoureux pour avoir toute la vérité de l’éros, comme il suffit d’une vraie mère pour comprendre, pour voir, pour palper la totalité, la plénitude de l'amour maternel.

Il faut ici confronter langage et histoire pour comprendre le nouveau sens qu’a pris le terme de catholique.
Dans la période de la fin de l’empire romain d’occident, du IV° au VI °siècle, les populations en occident ont changé radicalement : de nouvelles races, de nouvelles nations sont entrées en Europe occidentale, elles ont démoli l'empire romain, elles ont créé une nouvelle situation historique, politique, sociale, etc... elles ont été baptisées, certes, mais parce qu'à l’époque, devenir chrétien, c'était un présupposé, une condition pour intégrer la civilisation.

De là a commencé leur progression, très lente, vers la civilisation et la culture.

À cette époque-là, chaque roi, ou chaque prince, ou chaque baron, qui avait un pouvoir dans la société féodale, qui régnait sur un domaine, et sur les hommes qui y vivaient, avait également la volonté de régner sur la religion dans son domaine, de la surveiller, de la contrôler et donc de prescrire ce qui était la norme en matière de christianisme. Il s’en est suivi que ce n’était plus l'Église qui avait la prérogative pour prendre les dispositions convenables de façon à ce que tous participent à la même réalité, au même mode d’existence.

De façon peut-être un peu schématique on pourrait faire le raccourci suivant : l'évêque de Rome, confronté à ce problème, l’a résolu en fondant une autre conception de la catholicité. Ce ne fut plus une conception « qualitative » ; la catholicité ne représentait plus, dans diverses circonstances concrètes, une actualisation de la vérité pleine et entière, mais on en eut une conception quantitative, et l’universalité de la vérité, la « catholicité », prit un sens géographique.

Les conséquences de ce choix sont décisives, car selon cette nouvelle conception, l'Église n'était alors plus précisée, définie par l'expérience, par la participation à l'événement ecclésial, à l'événement eucharistique, mais, par des critères objectifs : par exemple la fidélité à la doctrine, le respect de la « morale chrétienne ». Et quelqu’un, devait surveiller et contrôler cela, de sorte que les fidèles [en différents lieux] suivent vraiment les ordres d’un centre devenu nécessaire. Ce centre créé, il lui fallait une autorité, et pour asseoir cette autorité il fallait être « infaillible » on connait la suite…

Ainsi on a perdu, en occident, la conception de la catholicité de chaque église locale, le christianisme progressivement a glissé dans des conceptions « idéologiques », c'est pourquoi on insiste tellement (trop) sur la fidélité aux « dogmes », comme on dit. 

Mais qu'est-ce que c'était le dogme originellement ?

L'Église ne connaissait pas ce mot. Le mot « dogme » à l'époque de l'Évangile, on le trouve chez Luc qui écrit que le Caesar Auguste a produit un dogme. Que signifiait à l'époque « dogme » ?
Le mot provient du verbe δοκέω, c’est à dire « c'est mon avis », « je pense », « c’est mon opinion.
Cependant l'empereur de l'empire romain, utilisait cette formule en introduction à ses ordres, ses décrets (διάταγμα). Il disait par exemple : « Mon dogme...c'est mon dogme que je veux vous couper la tête », par exemple... « Voilà mon avis, il faut faire ça ! », mais ce qui peut sembler se présenter comme l’expression d’une simple opinion, était un décret impératif, une décision applicable obligatoirement pour tous. Ainsi, progressivement le terme dogme a pris un caractère d'obligation, et désormais on est obligé d'accepter ce que dit celui qui a l’autorité. Pourtant pendant huit siècles, sans conteste, l’Église n'a jamais utilisé le terme de « dogme ». Les décisions des conciles oecuméniques s'appelaient τερμίνη : ce qui signifie « extrémités », « frontières ». Frontière de quoi ? De l'expérience ecclésiale.

L'Église n'a pas une théorie à part, l'Église n'a rien à faire avec des idéologies. L'Église est tout d'abord et seulement une expérience : comment on peut participer à un mode de vie, à un mode de l'existence.
Cependant il a été nécessaire de trouver une formulation à cette expérience du moment que quelqu'un avait menacé cette expérience ; du moment que quelqu'un voudrait altérer cette expérience.
Voici encore un exemple parlant même s’il peut paraître naïf :
Tous, nous connaissons par expérience l'amour maternel. On ne devrait jamais avoir besoin de définir ce qu'est l'amour maternel.
Nous le connaissons tous ! Normalement tous ceux qui ont eu une mère, connaissent très bien ce que signifie l’amour maternel. Mais si la porte de notre maison s’ouvre, que quelqu’un entre et nous dit :
« Écoutez, l’amour maternel signifie ou suppose que la mère doit battre, battre son enfant dix fois par jour »… à ce moment là quelle sera votre réaction? Certainement vous répondrez « Non, ce que tu dis n'a rien à faire avec notre expérience, Notre expérience de l'amour maternel, n'a rien à faire avec ce que tu dis toi ! »
C'est exactement la même chose avec l’hérésie.

Quand les premières hérésies ont commencé de contester l'expérience ecclésiale, l’Église a été menacée. Qu'est-ce que c'est l'Église ? Pas l'institution, pas l'idéologie comme nous le comprenons aujourd’hui.
L'expérience ecclésiale était menacée et les chrétiens avaient besoin de protéger leur expérience, alors on a convoqué des conciles, et les conciles ont donné des définitions, des termini (τερμίνη), c'est-à-dire qu’ils ont dit que, par exemple pour revenir à mon exemple naïf : l’amour maternel c'est la tendresse etc... de la part de sa mère... Mais quelqu'un qui a perdu sa mère quand il était très petit, bébé, il n'a jamais connu l'amour maternel ; celui-ci, il peut comprendre la définition que nous donnons sur l'amour maternel, mais il ne connait pas l'amour maternel. Ça, c'est très essentiel. On peut très bien savoir - même un athée - que le Dieu de l'Église est un Dieu Trinitaire, sans connaitre vraiment le Dieu trinitaire, sans savoir ce que l'Église vit à travers cette foi-confiance en un Dieu trinitaire, et pas en une Puissance suprême, etc... etc…

Pour revenir à la catholicité.

Donc la catholicité a pris un caractère géographique, idéologique ; toutes les idéologies ont besoin immédiatement d'une autorité, d’un mécanisme qui contrôle les convictions : la foi devient conviction, la foi n'a plus le sens de la confiance, de la particiption à une « expérience ». Qu'est-ce que nous faisons dans l'Église ? Et pourquoi nous sommes sauvés dans l'Église ? Parce qu'on se donne à l'Église, on a confiance, on aime et on est aimé ; et ce que nous espérons, c'est que.... l'Église, c'est-à-dire le Christ, sa mère, les saints, nous prennent dans leur amour et nous amènent à la vie « vraie », à la plénitude de nos possibilités existentielles, c'est ça le sens du terme « salut ».

Aujourd'hui, la plupart des chrétiens, si l’on se fie à ce que l’on entend dans les prédications et qu’on lit dans les livres, ont l'impression que le salut c'est un exploit individuel, et chaque chrétien essaie de devenir digne d'être sauvé. Mais qu'est-ce que signifie « être sauvé » comme individu ? Si moi je suis sauvé et mon enfant ne l’est pas… Quelle sorte de salut, est-ce là ?
Je n'ai pas besoin d'un salut individuel. J'ai besoin d'un corps qui incarne le salut, c'est à dire la vie libre de toute les conditions du créé, la vie comme image et réalisation de l'existence trinitaire.
Comme nous le disons en orient, la nova Roma, la nouvelle Rome qui a succédé à l'empire romain, quelques siècles après, ( le schisme a eu lieu au XI° siècle), a été soumise au XV° siècle sous l'occupation ottomane. Pratiquement, cela signifie qu'elle était exclue de l’histoire.

Toute la tradition hellénique, alexandrine, syriaque, etc... des premiers siècles, a été effacée et l'occident est resté seul ; et en même temps, pas simplement seul. L’occident a développé, progressivement, une culture, une civilisation avec une caractéristique qui reste jusqu'à aujourd'hui une énigme ; avec un dynamisme universel. Quelle en est la cause ?
Cela peut s’expliquer par le fait que l'occident a créé une civilisation fondée sur la primauté, la priorité absolue de l’individu.

À la suite du philosophe américain Thomas Kuhn qui a offert un schéma qui est assez utile pour systématiser la différence des civilisations, on a commencé de parler de paradigmes ; nous avons donc des paradigmes culturels. Qu'est-ce que signifie un paradigme culturel ?

Cela signifie un mode d'existence et de co-existence qui fonctionne comme modèle pour plusieurs sociétés, pour un certain temps.

Par exemple, nous avons eu le paradigme newtonien, comme nous disons, c'est-à-dire : Toute notre vie, l'organisation de notre vie, la compréhension des conditions de la vie avec pour point de départ, on peut le dire, la physique de Newton. C'est-à-dire une conception de l'univers comme la somme des entités particulières. Des monades arithmétiques.
Ensuite on est passé au paradigme de la modernité, en restant plus ou moins fidèles au modèle newtonien. Malgré le progrès de la physique moderne, on reste encore emprisonné dans une image de l'univers et de la société - qui prime encore maintenant - comme somme des individus particuliers.
En grec, pour signifier « individu », nous avons le terme : atomon.
Atomon signifie une réalité une monade qu'on ne peut plus diviser, insécable. Si on prend un morceau de fer, par exemple, et qu’on le coupe au milieu, puis au milieu, puis au milieu, ainsi de suite... on arrive finalement à une monade qui n'est plus sécable. Ça, c'est le sens exact du terme atomon.

Cependant que nous continuons d'avoir cette conception, la physique moderne ou les sciences modernes, en général, progressent vers une conception de l'unité et aussi de la société comme un événement de relation, un dynamisme de relation, la relation se trouve au sein du monde, de la conception de l’individu ; la relation représente un événement, un dynamisme, quelque chose qu'on crée, tandis qu'un individu se définit comme monade arithmétique. Aujourd'hui dans nos sociétés, pour définir l’altérité de chacun de nous, nous avons une carte d'identité, un passeport, avec un numéro... Ce qui nous différencie, c'est le numéro, ce n'est pas l'altérité de l'existence de chacun de nous.

C’est ce qui structure la réalité humaine, la philosophie et l'Église aussi... L'Église a adopté le langage de son époque, et utilise le terme prosopon (πρόσωπο), qui est essentiellement différent. L’atomon (ατόμων ), l'individu, je répète est une monade arithmétique, le prosopo c'est une réalité. Le terme πρόσωπο est une synthèse de la préposition pros : vers quelque chose, et ops, génitif opos , qui signifie le visage. Alors le terme prosopon signifie j'ai le visage [orienté] vers quelqu'un, vers quelque chose, je suis avec en réalité, je suis en relation avec quelque chose.
C'est pourquoi nous ne pouvons connaître une personne humaine que, seulement par rapport à, à travers la relation avec elle.
Nous disons : « Vous connaissez monsieur X ? » - Non, non, j'ai entendu parlé de lui. Non, ça ce n'est pas une connaissance. «Vous le connaissez ? vous l'avez rencontré ? Vous avez une relation avec lui ? », et si cette relation avance, et vous pouvez parvenir à commencer « d'aimer » l'autre, c'est-à-dire mettre de côté les exigences de l'ego individuel, tous ses élans, ses instincts pour utiliser l'autre, posséder l’autre. Si on se libère de tout cela, on arrivera à aimer l'autre et, dès ce moment commence une autre connaissance de l'autre, de la personne, on reconnaît vraiment son altérité.
Alors le paradigme qui a été formé en occident après le schisme, et surtout à travers le développement au Moyen-Âge de la société médiévale, fut un modèle essentiellement et par principe individualiste.
La foi signifia des convictions individuelles, la morale représenta l'effort de chacun pour être fidèle aux ordres d'une loi, d’une conception de ce qu'il faut et ce qu'il ne faut pas, le salut fut vraiment une affaire proprement et purement individuelle ; tandis que dans l'Église tout ce qui est individuel est la mort. Pourquoi ? Parce que la mort c'est la conséquence naturelle des êtres créés. Quelque chose qui est créé, c'est-à-dire qui a un début, un commencement, est obligatoirement mortel, et arrive à sa fin ; tandis que si on transforme l'individu en une personne, ce que l'Église fait, alors on arrive à vaincre les conditions du créé, c'est pourquoi nous chantons la nuit de Pâques que le Christ par sa mort, a vaincu la mort, Il nous a donné cette possibilité de se libérer de la mort, c'est-à-dire d'arriver à réaliser en tant qu’Église ce que réalise l'événement existentiel que la Sainte Trinité : une vie libre de tout conditionnement, parce que c'est une existence qui s'identifie avec l'amour. La seule définition de Dieu que nous avons dans l'Église, c'est que Dieu « est » amour. L'amour n'est pas une qualité morale de Dieu c'est son mode d'existence. Et le mode d'existence de l'Église est exactement le même : se libérer de l'individualité et arriver à la réalité de l'amour, à la liberté de l'amour."
Christos Yannaras
(Reprise, modifications et tentative d’explicitation assumés par Maxime le minime, de la transcription littérale de la conférence de Christos Yannaras à la Paroisse Saint Jean de San Francisco (8 avril 2011) par D. Lorans-Nény - source)

Commentaires

Maxime M a dit…
Je sais toutes critiques qui ont pu être faites au philosophe grec - il n'empêche que d'où que vienne la Vérité elle est toujours bonne à prendre !