lundi 23 mai 2016

Désir d'œuvrer au bien de l'humanité et progrès par le saint starets Ambroise d'Optino



Vraiment pouvons-nous dire qu'il y ait le moindre indice d'un développement moral de l'humanité vers la perfection ?
 Non, ce n'est pas l'humanité en général qui peut atteindre la perfection morale sur terre (perfection qui est d'ailleurs imparfaite), mais c'est bien plutôt le croyant, en tant qu'individu, dans la mesure même où il accomplit les commandements de Dieu, et selon le degré de son humilité. Quant à la perfection finale, la perfection totale, on l'obtiendra au ciel, dans la vie éternelle, dont la vie éphémère sur terre n'est que la préparation, tout comme les années de scolarité d'un jeune servent de préparation à son futur métier. Si la destinée de l'homme était limitée à son existence terrestre, si tout prenait fin ici-bas, pourquoi donc l'apôtre Pierre déclarerait-il: «La terre, avec les œuvres qu'elle renferme, sera consumée » (2P : 3, l0) ? En ajoutant ensuite: «Mais ce sont de nouveaux cieux et une terre nouvelle que nous attendons selon sa promesse, où la justice habitera » (v. 13). Sans la vie éternelle et bienheureuse, notre séjour terrestre serait dénué de toute valeur et absurde. 

Le désir d'œuvrer au bien de l'humanité est très louable, mais il se situe dans une fausse perspective. Le Roi prophète David disait: « Évite le mal et fais le bien» (Ps 34, 1S). Mais de nos jours, c'est tout le contraire. Tout le monde, désire bien - en paroles du moins - œuvrer pour le bien du prochain. mais personne ne se soucie de commencer par se libérer d'abord de son propre mal pour ensuite, seulement, se préoccuper du salut de son prochain. La jeune génération, avec son programme bien planifié au bénéfice de l'humanité, est semblable au collégien qui, avant même d'avoir fini ses études, rêve déjà de devenir professeur ou recteur d'université Mais inversement, on peut tomber dans l'autre extrême en se disant: « Puisque nous ne pouvons pas faire progresser toute l'humanité, il est totalement inutile de faire quoi que ce soit. » Le chrétien, lui, doit œuvrer pour les autres selon sa situation et ses forces, mais qu'il le fasse en son temps et selon l'ordre qui convient, tel que je l'ai indiqué. Enfin c'est à Dieu et à Sa sainte volonté qu'il nous faut attribuer la réussite de notre entreprise.

dimanche 22 mai 2016

samedi 21 mai 2016

MÈRE THÈCLE, JOHN TAVENER [2]

Mère Thècle

Mère Thècle avec le compositeur John Tavener

C’est une femme d'origine russe, belle, diplômée de Cambridge, Mère Thècle, qui a co-fondé le monastère près de Whitby dans lequel elle a vécu recluse jusqu’à la fin de sa vie. C’est elle qui a écrit les textes de quelques unes des œuvres religieuses les plus importantes du compositeur Tavener, et qui a été la force motrice spirituelle qui a animé l'une de ses pièces les plus célèbres, The Protecting Veil (1987) [Pokrov (ru), Hagia Sképè (gr)].

En 1993, elle a composé le texte de Song For Athene de Tavener, écrit à l'origine en mémoire d’Athena Hariades, une jeune actrice demi-grecque de ses connaissances ayant trouvé la mort dans un accident de vélo. Tavener a assisté à l'enterrement d’Athene, et quand il est reparti il avait déjà la musique entièrement composée dans son esprit. «J’ai appelé Mère Thècle ce même jour, se souvient-il, et je lui ai dit : « Je veux du texte. »

Le lendemain il avait un courrier de Thècle contenant la citation de Hamlet de Shakespeare: «que des vols d’anges te conduisent en chantant à ton repos », ainsi que des versets de l'office funéraire orthodoxe.


Rebaptisé pour l'occasion, Song For Athene est devenu la musique jouée lorsque le cercueil de Diana, princesse de Galles, a été transporté de l'abbaye de Westminster, en Août 1997.

Mère Thekla a aussi été la librettiste de Tavener pour son opéra Mary Of Egypt (Sainte Marie l’Égyptienne) (1992) et pour des oeuvres chorales dont l'Apocalypse (1993) et Fall and Resurrection(1999), dédié au Prince de Galles, son ami.

Elle a exercé une influence remarquable sur Tavener, presbytérien qui avait flirté avec le catholicisme romain avant de se convertir à l'Église orthodoxe en 1977.

Il a contacté Sœur Thekla, qu'elle était alors, en 1984, après avoir lu un livre religieux qu'elle avait écrit. Elle est ensuite devenue l'un des principaux guides spirituels du compositeur: il l'appelait sa mère spirituelle.

Thekla a été élevée en Angleterre et a travaillé comme actrice et maîtresse d'école avant de prendre ses vœux. Sa relation avec Tavener était presque télépathique: elle lui envoyait des mots étranges - «crucifier» ou «pomme», par exemple - qu'il devait instinctivement comprendre et interpréter. Il l’a décrite une fois comme «la femme la plus remarquable que j'ai jamais rencontrée dans ma vie».

Pourtant, à bien des égards ces personnes qui formaient un « couple » étaient totalement opposées. C’était Thekla, toujours pratique, qui a entraîné le Tavener qui n’était pas de ce monde dans la dynamique d'un partenariat créatif. Elle n'a jamais perdu sa veine espiègle d’actrice et persistait à l’appeler «mon chéri». En dépit de toute sa piété, Tavener la voyait comme un «personnage assez sauvage, assez redoutable ; elle avait un tempérament féroce ».

Il ne pouvait pas imaginer travailler avec un autre librettiste :«C’est une de ces relations très particulières dans la vie, qui ne se reproduira plus. » Quand Tavener a osé suggérer une sorte de collaboration professionnelle, Thekla a répondu, dans son style : «Oui, mon chéri, mais en coulisses. »
Avec une autre religieuse, Mère Maria, Mère Thekla a fondé la première communauté orthodoxe en Angleterre, se déplaçant d'un monastère qu'elles avaient fondé en 1966 à Filgrave, Buckinghamshire, dans une ferme délabrée à Higher Normanby, en dehors de Whitby, en 1971. C’était l'endroit le plus sombre que l’on puisse trouver, sur le bord des landes du North Yorkshire.

Les religieuses se réunissaient seulement à midi, pour un repas frugal de légumes du potager et du riz. À l’hesychasterion (ermitage ou maison de prière) Thekla suivait la routine simple de Hilda une sainte du 7ème siècle : elle se levait à 4h du matin, s'enveloppait dans un "linceul" noir flottant qui lui servait d’unique habit et s’adonnait à la prière toutes les trois heures, six fois par jour.

La ferme était divisée en «cellules» meublées simplement dans lesquelles les religieuses dormaient et méditaient ; une ancienne étable est devenue leur chapelle. À l’ordinaire immuable de leurs offices et de leurs obligations quotidiennes, s’ajoutait un travail de traduction des offices liturgiques, la peinture d’icônes dont elles ornaient les murs de la chapelle, et la culture de la terre autour de la ferme.

Les touristes n’étaient pas encouragés à la visite. Un panneau à l'entrée avertissait : "Clôture de monastère, ne pas entrer." À l'origine, il y avait cinq religieuses à Higher Normanby, mais après le décès des moniales Maria, Catherine et des deux autres, Thekla s’est retrouvée seule jusqu'en 1994, avec l'espoir qu'une plus jeune sœur, d'origine américaine, sœur Hilda, prendrait le relais. En fin de compte, ce ne fut pas un succès. Il y a quelques années Hilda sans cérémonie livra Mère Thekla à l'infirmerie de l'abbaye anglicane de St Hilda à Whitby. Hilda prit la relève au monastère, mais le vendit et mourut à Whitby en 2010.

Fille d'un avocat, Mère Thekla est née Marina Sharf le 18 Juillet 1918 à Kilslovodsk dans le Caucase au milieu de la clameur de la Révolution russe. Elle a décrit son baptême dans un vase de fleurs parce que ses parents ont été empêchés de se rendre à l'église par des tirs croisés dans les rues. Peu après, ils ont déménagé en Angleterre et elle a grandi à Richmond, dans le Surrey, avant de déménager à Chelsea.

Formée à l’école de filles de la City de Londres, elle est allée ensuite au Girton College, à Cambridge, pour y faire des études d'anglais, obtenant son diplôme en 1940. L'année suivante, elle a rejoint le WAAF (Women's Auxiliary Air Force) et a passé la guerre à travailler pour les services secrets britanniques, en partie en Inde, comme mentionné dans les dépêches en 1943, elle ne s’est cependant jamais attardée sur cet épisode de sa vie.

Après la guerre, elle a travaillé pendant quelques années comme fonctionnaire au Ministère de l'éducation, ensuite en tant que professeur, et elle est devenue responsable du département d'anglais à l'école de filles de Bedford.

Sa décision de devenir religieuse fut abrupte. «Je suis allée faire une retraite et j’ai fait la connaissance de Mère Maria et voilà. Ce fut un appel. Un peu comme un coup de foudre. Vous ne pouvez pas vous y opposer quand cela vous frappe. J’avais l'habitude d'aimer des choses comme visiter les magasins de livres d'occasion, mais vous ne pouvez pas comparer la vie de maintenant avec la vie d’avant. C’est comme marcher à reculons à travers un miroir.»

Sa nouvelle vie était en contradiction totale avec son éducation privilégiée. En tant que Mère Thekla, elle faisait cuire des pains, tandis que ses œufs étaient fournis par une ferme locale. Bien que le monastère ait été équipé d’une micro-onde, d’une machine à laver et d’un ordinateur, ces frivolités que sont la télévision, la radio, le téléphone et les journaux étaient interdits.

« C’est la monotonie de notre vie qui libère l'esprit ; tout ce qui peut survenir devient sans importance » disait Mère Thekla à un journaliste en visite en 2002. « C’est très douloureux d'être confronté à votre vrai soi sans les parures. Il y a du temps ici pour prier pour le monde. Voilà notre travail : ce n’est pas quelque chose que nous faisons pendant nos loisirs du dimanche. »

C’est un petit livre de Thekla La Vie de Sainte Marie d'Égypte (1974), la célèbre sainte ancienne prostituée, qui a attiré l'attention de John Tavener et qui est devenu la base de son deuxième opéra, Mary Of Egypt (1992). À cette occasion, elle a soutenu de ses conseils Tavener après le décès de sa mère en 1985 à la suite duquel il craignait qu’il n’écrirait plus jamais écrire de musique.

Ayant retrouvé une muse, Tavener a été conseillé par Thekla de «revenir sur le marché » - pour employer un langage commerçant - et il l'a fait avec The Veil Protection pour violoncelle et cordes, qui, avec tout son contenu mystique est devenu un énorme succès populaire, grâce en grande partie à Classic FM, qui l’a passé sur sa station de façon répétée. « C’était devenu ridicule, se rappelait Tavener. Je ne pouvais même pas aller à un aéroport sans être accosté par des gens qui me disaient : « Je veux vous dire maintenant à quel point votre musique nous a touchés. » La pièce a été un tel succès qu'il a permis à Tavener de vivre de sa musique.

Quand les critiques classiques ont rejeté son travail, Thekla l'encourageait avec le mantra : «Soyez mort à tout cela, mon chéri. Soyez seulement mort. »

Elle a écrit les textes pour le visionnaire  We Shall See Him As He Is (1993) de Tavener, extrait de la première épître de Jean, et pour Let Us Begin Again (1995), qui est mimé ainsi que chanté. Pour Total Eclipse (2000), dans lequel Tavener a confronté un orchestre d'instruments baroques au transcendant saxophone soprano de John Harle, Thekla a compilé des extraits des Évangiles pour les solistes et le chœur qui décrivent la conversion de saint Paul sur le chemin de Damas.

En 2003, des nouvelles d'une "effroyable rupture" ont suggéré que Mère Thekla et Tavener s’étaient brouillés, apparemment à cause de l'intérêt croissant du compositeur pour les religions orientales. Mère Hilda a déclaré que si on lui demandait d'expliquer ce qui était arrivé, Thekla répondrait probablement, « Pardon my French: 'Go to Hell’». [Excusez ma grossièreté : « Allez au diable !]

Mère Thekla a été la dédicataire du mémoire de John Tavener The Music Of Silence: A Composer’s Testament (1999). Non seulement elle l’avait aidé spirituellement, y disait Tavener, mais elle avait également « aidé à accorder ma musique et ma vie.»

À sa grande tristesse, Mère Thekla n'a laissé aucune collègue survivante. À ses funérailles à l'abbaye de St Hilda une chorale a chanté un morceau nouvellement composé par Tavener, They are all Gone into the World of Light ainsi que Song for Athene.

(version française de Maxime le minime de la source)



davidharrisonphotographer

mercredi 18 mai 2016

« D’une qualité remarquable, la théologie du père Jean Romanidès n’est pas sans défauts…» par Jean-Claude LARCHET



SUR LE SITE ORTHODOXIE.COM
Jean Claude Larchet nous offre une fois de plus une recension dont l'honnêteté intellectuelle, la rigueur scientifique, le sens de la mesure et l'esprit critique traditionnels français bien heureusement cultivés, associés à l'exigence d'une fidélité sans faille à l'Orthodoxie  dérangent nos partis pris hâtifs et nos aversions inconsidérées  en nous transmettant un enseignement bienfaisant pour tous les orthodoxes.  Grâces lui soient rendues   !



Jean Romanidès, Théologie empirique
Présenté et commenté par Mgr Philarète, 
L’Harmattan, Paris, 2015, 336 p.

Le père Jean Romanidès (1927-2001) est l’un des plus grands théologiens orthodoxes contemporains

Son œuvre se distingue par son souci rigoureux d’orthodoxie, sa cohérence, son originalité, sa force d’expression, son ancrage dans la tradition des Pères et l’expérience spirituelle. Elle se présente en Grèce comme l’alternative majeure à la théologie – aujourd’hui de plus en plus critiquée – du métropolite Jean Zizioulas (avec lequel Romanidis et ses disciples furent en oppostion) et à la théologie néo-grecque du groupe réuni dans les années 60 autour de la revue Synaxis, marquée par un mélange de théologie et de philosophie traduisant une méthode théologique déficiente, par une volonté de modernité et par une forte influence de la théologie russe décadente de la diaspora (Boulgakov et ses disciples) et de la philosophie occidentale (principalement existentialiste).

Le père Jean Romanidès est né au Pirée en 1927 de parents qui avaient été chassés de Cappadoce par les Turcs lors de la dramatique « épuration ethnique » de 1922. Deux mois après sa naissance, ses parents émigrèrent aux États-Unis. C’est à New York, dans le quartier de Manhattan, qu’il reçut sa première formation scolaire, avant d’entreprendre, lorsque le temps fut venu, des études de théologie à l’École de théologie orthodoxe de Holy Cross, dont il fut l’un des premiers diplômés (1949). Il poursuivit ensuite ses études à l’université de Yale (1950-1954), passa un an à l’Institut Saint-Serge à Paris, avant de rejoindre la Faculté de théologie de l’Université d’Athènes où il soutint en 1957 une thèse de doctorat qui avait pour thème « Le péché ancestral » (trad. anglaise: « Original Sin », 2e éd., Zephyr, Ridgewood, 2002) et qui, à l’époque, parut révolutionnaire. Il fut alors élu professeur à l’École supérieure de théologie orthodoxe de Holy Cross (1958) et devint éditeur de la Greek Orthodox Theological Review, l’une des deux plus importantes revues orthodoxes de langue anglaise. Il quitta ce poste en 1965 et fut élu en 1968 professeur à la Faculté de théologie de l’Université Aristote de Thessalonique. Il fut ordonné prêtre en 1970. Il participa à différentes commissions de dialogue théologique, cela au-delà de sa retraite, qu’il prit en 1984, et jusqu’à son décès, à Athènes, en 2001.

L’œuvre de Romanidès fut, par son engagement, son originalité, sa vigueur et, il faut le dire, de sa dimension anticonformiste et provocatrice, sujette à débat dès l’origine et jusqu’à la fin. Le père Georges Dragas, qui fut l’un de ses étudiants et l’un de ses éditeurs aux États-Unis, écrit à son sujet : « C’était un combattant qui croyait clairement qu’il avait à défendre la dogmatique patristique orthodoxe telle qu’il l’avait redécouverte. C’était un théologien orthodoxe entièrement engagé qui cherchait à établir son orthodoxie sur les enseignements et la tradition vivante des Pères, tant ecclésiale qu’ascétique. Ayant grandi dans un contexte occidental et ayant été pleinement exposé aux traditions chrétiennes occidentales, il fut conduit non pas à tenir sa propre orthodoxie pour assurée, mais à l’examiner en profondeur pour redécouvrir et défendre son intégrité. Il acquit ainsi la conviction que la tradition patristique orthodoxe était radicalement différente des traditions occidentales qui, en raison de certaines exigences historiques, avaient imposé à celle-ci leur influence. »

Par la rupture qu’elle a imposée dans le monde orthodoxe par rapport aux modes de pensée établis, par la conscience nouvelle qu’elle a développée de l’identité orthodoxe par rapport à la théologie et à la spiritualité latines hétérodoxes (qu’il considérait comme enracinée dans l’œuvre d’Augustin d’Hippone et comme ayant été développée et imposée à l’Occident par les Carolingiens), l’œuvre du père Jean Romanidès a exercé une influence décisive beaucoup de théologiens orthodoxes contemporains, si bien que, comme le note le père Georges Métallinos dans l’ouvrage qu’il lui a consacré, « on doit distinguer dans la pensée orthodoxe moderne un avant et un après Romanidès ».

La pensée du père Jean Romanidès a fait l’objet d’une présentation d’ensemble, qui a reçu son approbation, par Andrew J. Sopko (Prophet of Roman Orthodoxy. The Theology of John Romanides, Synaxis Press, Dewdney, BC, Canada, 1998).

Ses livres et articles sont disponibles en grec, mais aussi en anglais. On en trouvera une partie (téléchargeable légalement en différents formats) sur le site Internet qui lui est consacré, et dans lequel il est accompagné par deux de ses principaux disciples actuels, le métropolite Hiérothée de Naupacte et Saint-Blaise, et le père Georges Métallinos, ancien doyen et professeur de la faculté de théologie d’Athènes.

L’importante diffusion de l’œuvre du père Jean Romanidès aux États-Unis tient au fait qu’il y a passé la plus grande partie de sa vie et a enseigné de nombreuses années dans l’un des deux principaux instituts supérieurs de théologie orthodoxe américains, et a écrit la plus grande partie de son œuvre en anglais.

Dans le monde francophone, c’est La Lumière du Thabor, revue aujourd’hui disparue d’un groupe schismatique de Vieux-calendaristes, que revient le mérite d’avoir fait connaître le père Jean Romanidès (comme lui revient le mérite d’avoir publié plusieurs textes importants du père Georges Florovsky, et une partie importante de l’œuvre de saint Justin Popovitch). Elle a offert, au fil de ses numéros, la traduction de plusieurs de ses articles (« Le Christ, la vie du monde »; « L’ecclésiologie de saint Ignace d’Antioche »; « Examen critique des applications de la théologie »; « La franco-latinisation de l’orthodoxie »; « Sur l’accord de Balamand »). Un autre article, d’une qualité exceptionnelle, sur « le Filioque », extrait d’un ouvrage du grand théologien intitulé Franks, Romans, Feudalism and Doctrine, a également été traduit et publié par l’équipe éditoriale de la revue dans un remarquable Dossier Saint Augustin paru aux éditions L’Âge d’Homme.

L’évêque de ce groupe, Mgr Philarète (alias Laurent Motte) a eu l’heureuse idée de rassembler l’ensemble de ces études dans le présent volume intitulé Théologie empirique. Il les a fait précéder d’une vaste et très bonne introduction de 70 pages, qui présente la biographie de l’auteur et une synthèse des principaux thèmes de son œuvre, dont ce volume offre un bon échantillon: la méthodologie de la théologie orthodoxe (fondée sur l’expérience spirituelle de l’illumination et de la glorification, et non sur une spéculation de type philosophique, d’où le titre donné au volume); les trois degrés de la vie spirituelle (purification, illumination, glorification) ; le christianisme comme thérapeutique; l’opposition de la théologie franque – imposée à l’Occident par Charlemagne – à la théologie romaine (c’est-à-dire de l’empire romain, improprement appelé byzantin par les historiens, et de sa continuation après la chute de Constantinople, improprement appelée « Byzance après Byzance »), tout à la fois orientale et occidentale; la différence radicale entre la doctrine catholique-romaine du péché originel (issue d’Augustin) et la conception orthodoxe du péché ancestral; le Filioque comme produit de la théologie des Franks (orthographe justifiée par l’auteur); les déviations de la théologie augustinienne et l’inspiration augustinienne de la théologie des Franks; le schisme de 1054 non pas comme le résultant d’une « estrangement » progressif entre l’Occident et l’Orient seon une opinion devenue courante, mais comme le produit de la politique des Franks imposée aux papes; la vision du Verbe par les justes de l’Ancient Testament et leur glorification/déification; la glorification/déification comme but de la vie chrétienne; l’opposition de la théologie orthodoxe des énergies divines incréées à la doctrine de la grâce créée (qui prend sa source dans la doctrine augustinienne des « théophanies », intermédiaires créées), développée par la théologie franque.

On regrette, d’un point méthodologique, que les commentaires de ceux qui ont à l’origine publié ces traductions françaises se trouvent, dans les notes réunies en fin de volume, mélangées sans distinction avec celle du père Jean Romanidès. Cela donne une fâcheuse impression de tentative de récupération de sa pensée par un groupe dont il restait distant, puisque, rappelons-le, il a toujours appartenu à l’Église orthodoxe canonique et représentait même officiellement son Église locale (le patriarcat de Constantinople)dans des réunions œcuméniques internationales.

D’une qualité remarquable, la théologie du père Jean Romanidès n’est pas sans défauts. Sa vigueur tient souvent à une systématisation et à une simplification excessives, comme celle du schéma purification – illumination – glorification (qui certes appartient à la tradition patristique mais y fait l’objet d’une conception plus souple), ou celle de l’opposition Romains-Franks poussée jusqu’à l’époque actuelle (et qui finit par se substituer comme deux concepts politiques à la distinction orthodoxie-hétérodoxie), ou comme la réduction du christianisme à une thérapeutique (ce qui certes s’applique au salut et à la vie ascétique, mais n’est pas pertinent pour ce qui concerne la divinisation). Parmi ses autres faiblesses, on peut signaler l’insistance trop forte sur la responsabilité de la théologie de saint Augustin dans les déviations dogmatiques du catholicisme-romain, qui en fait le responsable de tous les maux passés et présents. On trouve certes chez Augustin les racines de plusieurs d’entre-elles et non des moindres, mais ce qu’il faudrait surtout incriminer c’est l’augustinisme (constitué par les disciples d’Augustin qui ont systématisé certaines de ses positions) et l’utilisation qui en a été faite plusieurs siècles plus tard, quand l’augustinisme, courant longtemps minoritaire, s’est imposé de longue lutte comme courant dominant en Occident (le père Placide Deseille a livré à ce sujet une excellente analyse). Une troisième faiblesse des positions du père Jean Romanidès est l’appui qu’il a apporté à la christologie monophysite aux cours de réunions œcuméniques où il a représenté le patriarcat de Constantinople et qui ont abouti au mauvais compromis de Chambézy (auquel ont aujourd’hui heureusement renoncé toutes les Églises locales orthodoxes à l’exception du patriarcat de Constantinople). Une quatrième faiblesse de la pensée du théologien grec est son exaltation de l’hellénisme (commune à beaucoup de théologiens grecs des années 60, différents de lui et différents entre eux), s’incarnant dans le projet utopique, quasi politique, de restaurer dans le monde (mais en excluant paradoxalement les pays slaves) l’Empire romain sous le nom de Romanie. Ce dernier aspect de la pensée de Romanidès, peu présent dans ce volume, a été exposé dans son livre Romanité, Romanie, Roumélie, dont on trouvera une présentation détaillée et une critique équilibrée dans le compte rendu qu’en a fait le père André de Halleux pour la Revue théologique de Louvain (15, 1984, p. 54-66) : « Une vision orthodoxe grecque de la Romanité », que l’on peut lire en ligne et télécharger ici.

mardi 17 mai 2016

FÊTE DE L'ICÔNE DE LA MÈRE DE DE DIEU DE KAZAN



ACATHISTE traduite en français par Claude ICI

Politique française : Libéralisme ???

Primaires à droite : les imposteurs du libéralisme
Le libéralisme ne se réduit pas à un saupoudrage de réformettes : politiciens, journalistes et faiseurs d’opinion devraient le savoir !



Dans l’histoire de France, le libéralisme a cette fâcheuse habitude soit d’être voué aux gémonies soit de voir son nom travesti.
Habituellement, « libéral » est l’injure suprême, un synonyme d’exploiteur, d’égoïste, de sans cœur. Pour Jean-Luc Mélenchon, la politique de François Hollande, qui constitue une lourde déception, est de plus en plus libérale. Les extrêmes se rejoignant, Marine le Pen ne manque pas une occasion de stigmatiser les dérives libérales du pouvoir en place.
Ce qui est plus nouveau, c’est que des hommes politiques, tant de droite, du centre ou de gauche, revendiquent une étiquette libérale ou que des journalistes caractérisent ainsi leurs propositions sans qu’il s’agisse pour autant de les dénigrer. La situation n’est pas totalement inédite (songeons à l’« Empire libéral »), mais elle retient l’attention. On a ainsi entendu parler d’un « tournant libéral » du Président Hollande. Récemment, la coqueluche des médias, Emmanuel Macron, a affiché son identité de « libéral de gauche ».

Primaires à droite : le bal des imposteurs libéraux

Mais le libéralisme n’est pas l’apanage de la gauche. Les candidats aux primaires à droite rivaliseraient de libéralisme. François Fillon aurait le programme le plus audacieux en la matière, mais maintenant Alain Juppé se dénomme « libéral pragmatique », sans compter les « petits candidats » qui sont loin de rejeter l’étiquette à commencer par Hervé Mariton, dépeint comme « libéral et conservateur ».
D’un certain point de vue, on ne peut que se réjouir de cette situation. Après quatre décennies presque ininterrompues de désastre économique et social, un frémissement libéral semble se manifester. Il témoigne aussi du fait que la dichotomie classique droite/gauche non seulement ne fait plus rêver, mais encore ne masque plus l’emprise des étatistes sur la politique française.
À bien d’autres égards, l’utilisation à tout va du terme libéral agace et plus encore inquiète. Elle manifeste une inculture encyclopédique au sujet du libéralisme dans l’hexagone. À force de qualifier tout et n’importe quoi de libéral, on obscurcit également le débat.
La « loi Macron » ? Libérale. Le projet de loi « El Khomri » ? Libéral. Les propositions à droite de hausser l’âge de départ à la retraite ? Libérales. Le contrat de travail unique ? Libéral. Le revenu universel ? Libéral (c’est Lionel Stoléru, un grand libéral, qui vous le dit !).

Ignorance des grands principes du libéralisme

Emmanuel Macron Libéral
Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, CC-BY 2.0
Pourquoi cette bouillie en termes d’idées ? Tout simplement parce que les grands principes du libéralisme ne sont pas connus. Il est d’ailleurs fort révélateur que les hommes politiques qui se disent libéraux ou que les journalistes cernent comme tels, ajoutent toujours un terme : on est libéral, certes, mais conservateur ou pragmatique ou encore social. La deuxième partie de l’expression achève de détruire le peu de libéralisme que l’homme politique pouvait présenter.
Ainsi, Alain Juppé, dont toute la carrière s’est construite autour de l’antilibéralisme, serait aujourd’hui libéral. Ce qui ne l’a pas empêché de déclarer qu’il fallait conserver le « modèle social français », issu du Conseil national de la Résistance, regroupement pour l’essentiel de marxistes qui ont inspiré les réformes désastreuses de l’après-guerre. Mais encore faut-il avoir lu le programme du Conseil national de la Résistance…
Il faut donc marteler que le libéralisme ne se réduit pas à un saupoudrage de réformettes dites libérales. Il s’agit d’un courant de pensée cohérent, fondé sur des grands principes à commencer par le respect strict du droit de propriété et l’encadrement drastique des fonctions de l’État.
Malheureusement, depuis le retrait de la vie politique d’Alain Madelin, il n’existe aucun homme politique d’envergure en France qui ait une solide culture libérale. Or, la vérité est dans les principes. Tant que certains hommes politiques se revendiqueront du pragmatisme, il n’y aura rien à attendre d’eux, si tant est bien entendu qu’on puisse en attendre quelque chose en France…
Ainsi que l’écrivait Bastiat, le plus grand penseur libéral français du milieu du XIXe siècle (mais quel homme politique le lit-il ?), le pire pour le libéralisme n’est pas d’être attaqué, mais d’être mal défendu.

lundi 16 mai 2016

PÈRE ÉPHREM LASH, MÈRE THÈCLE, JOHN TAVENER [1]

L'Archimandrite Ephrem Lash au York Minster à la sortie d'une réunion du General Synode en 2009 CREDIT: PA/ANNA GOWTHORPE
Père Ephrem Lash, archimandrite du Trône œcuménique, qui est mort âgé de 85 ans, était une personnalité entraînant la conviction tout en se montrant excentrique dans le monde de l'Orthodoxie anglaise, un monde d’ailleurs nullement dénué d'excentricité.

C’était un traducteur brillant et précis et un hiéromoine d’une humble simplicité dans sa vie quotidienne, avec un esprit espiègle. Son aspect « médiéval » - soutane noire, chapeau noir monastique (dernièrement un chapeau géorgien rempli de croix), avec une barbe fleurie semblable à - comme il a été dit une fois -une clématite grimpante - dissimulait son goût pour les derniers appareils high tec. Sur son smartphone, il avait téléchargé l'Ancien Testament en hébreu et en grec, et le Nouveau Testament en grec.

Lash avait beaucoup d'amis, mais il pouvait se montrer redoutable. Il se consacrait à la traduction des beaux textes de la liturgie byzantine, parce que, disait-il, «toutes les vieilles dames dans ma paroisse ne savent pas le grec classique ». Il avait également des convictions bien tranchées. S’étant consacré au chant byzantin, il prétendait ne pas aimer la musique orthodoxe russe, qu’il rejetait comme «ennuyant Dieu dans le ton quatre». C’était, cependant, dans ses mémorables recensions de livres que sa personnalité se manifestait le plus clairement, car il mêlait souvent un esprit pénétrant à un humour acéré.

Il a également été pendant de nombreuses années, le représentant orthodoxe au Synode général de l'Église d'Angleterre, où on lui portait une grande affection.

Christopher John Alleyne Lash est né le 3 Décembre 1930 en Inde, où son père, Henry Alleyne Lash, était brigadier dans l'armée indienne britannique. Les Lash formait une famille fortement anglicane - le père et grand-père du brigadier Lash étaient prêtres anglicans et un de ses frères, "Bill" Lash, était l'évêque de Bombay. Le père de Christopher s’était converti au catholicisme; sa mère, Joan Mary Moore, était d’origine irlandaise (protestante), mais tenait son catholicisme de son héritage également écossais, si bien que les enfants ont été élevés dans le catholicisme.

Archimandrite Ephrem Lash intervenant lors d'un débat sur La Prière du Seigneur au Synode GÉNÉRAL
 1998
 CREDIT: STEPHEN LOCK


Christopher était l'aîné de leurs quatre enfants. Il avait un frère, Nicolas, devenu professeur « Norris-Hulse » de théologie à Cambridge, et deux sœurs. En 1938, le reste de sa famille est retourné en Inde, laissant Christopher en internat dans une prep school ; à cause de la guerre, il ne devait pas les revoir jusqu'en 1944, date à laquelle il était à Downside.

En 1950, après son Service National à la Royal Artillery, il monta à l'université de St John d’Oxford, pour étudier les grands auteurs. Son cursus de premier cycle n'a pas été académiquement distingué, car il a consacré beaucoup de son temps à des activités théâtrales (il se disait fier d’avoir pour neveux les acteurs Ralph et Joseph Fiennes).

En venant d'Oxford en 1954, il a enseigné les humanités à l’Oratory School de Londres, et plus tard à la Hardye School à Dorchester. Ayant décidé de demander l'ordination, il a été envoyé par son évêque en formation au Séminaire Saint-Sulpice à Paris. Là, il a reçu l’enseignement du Père François Graffin spécialiste de la Patristique Syriaque, - qui était ravi de constater que son étudiant anglais avait un véritable intérêt pour le Syriaque – c’est ainsi qu’il a travaillé sur la version syriaque des Homélies Cathédrales de Sévère, un patriarche sixième siècle d'Antioche.

Lash a ainsi acquis une connaissance approfondie du français, et le programme à St-Sulpice incluait hébreu. Il a également appris le copte, l’éthiopien et l’arménien et a pu se familiariser avec le slavon. À Paris, il a été ordonné diacre, mais il n’est jamais allé jusqu’à la prêtrise dans l'Église catholique, peut-être parce que lui et son évêque en Grande-Bretagne ne voyaient pas du même œil l'avenir de Lash.

En 1974, Lash est retourné à Oxford pour travailler (comme un «tâcheron innocent », a-t-il dit) avec le professeur James Barr sur le Dictionnaire d’hébreu d’Oxford. Il s’est trouvé mal à l'aise avec le catholicisme anglais post-Vatican II, et bien qu'il ait traversé plutôt aisément les changements en France, il a commencé à faire ses dévotions à l'église orthodoxe de Canterbury Road, à Oxford.

En 1976, il a été reçu, en tant que diacre, dans l'Église orthodoxe grecque. Deux ans plus tard, il a été nommé à un poste d'assistant en Ancien Testament et Patristique à l'Université de Newcastle. L'été 1979, il a été ordonné prêtre par Mgr Athénagoras de Thyateira et de Grande-Bretagne, et on lui a donné le nom de Syméon. Il a pris une retraite anticipée de son poste à Newcastle en 1984 et il est parti pour la Sainte Montagne de l'Athos, où il est devenu moine à Docheiariou. Il a reçu alors le nom d'Ephrem et le titre d'Archimandrite.

En 1986, Lash retourné en Grande-Bretagne et s’est installé comme aumônier du monastère de l'Assomption à Normanby, près de Whitby, sur le bord des North York Moors. La communauté fut bientôt réduite à une seule religieuse, Mère Thekla, mais Lash est resté là pendant 10 ans. C’est par Mère Thekla qu’il est venu à connaître le compositeur John Tavener.

C’est à cette époque qu’il a mis toute son énergie pour traduire la liturgie. Sa version de la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome est devenue la base de la traduction officielle publiée en 1995. P. Ephrem Lash était peu amateur des traductions établies dans une langue liturgique prétendument intemporelle : ses traductions ont plutôt été écrites dans un anglais clair, élégant et précis. Ce travail a donné naissance à des articles sur des points textuels, dont la plupart est parue dans la revue Sobornost.

Parmi ses nombreuses autres traductions ont été Sur la Vie du Christ : Kontakia en 1995 et en 2009, il a publié un livre de prières orthodoxe. Sa traduction d'un Psautier liturgique à partir du texte grec de la Septante était presque complète à sa mort.

En 2004, en reconnaissance de son travail de traduction, il a été nommé archimandrite du Trône œcuménique (de Constantinople). Il a déménagé à Londres en 2006, où il a servi dans une ancienne chapelle galloise à Holloway.

Ces derniers temps, il traduisait l’office des funérailles orthodoxe, qui était sous sa main quand il est mort.
Fr Ephrem Lash, est né le 3 Décembre 1930, et est décédé le 15 Mars 2016

(version française par Maxime le minime de la source)