Les lèvres mensongères font horreur à l'Éternel, tandis que ceux qui agissent avec fidélité lui sont agréables. Proverbes 12:22 «C'est ce qui sort de l'homme qui le rend impur. En effet, c'est de l’intérieur, c'est du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées, les adultères, l'immoralité sexuelle, les meurtres, les vols, la soif de posséder, les méchancetés, la fraude, la débauche, le regard envieux, la calomnie, l'orgueil, la folie. Toutes ces choses mauvaises sortent du dedans et rendent l'homme impur.» Marc 7:20-23 Un témoin fidèle ne ment pas, tandis qu’un faux témoin dit des mensonges. Proverbes 14:5 « Vous, vous avez pour père le diable et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été meurtrier dès le commencement et il ne s'est pas tenu dans la vérité parce qu'il n'y a pas de vérité en lui. Lorsqu'il profère le mensonge, il parle de son propre fond, car il est menteur et le père du mensonge. » Jean 8:44 Si les paroles distinguées ne conviennent pas à un fou, les paroles mensongères conviennent d’autant moins à un noble. Proverbes 17:7 « Écarte de ta bouche la fausseté, éloigne de tes lèvres les détours ! Proverbes 4:24 Craindre l'Éternel, c'est détester le mal. L'arrogance, l'orgueil, la voie du mal et la bouche perverse, voilà ce que je déteste. » Proverbes 8:13 « Pierre lui dit : «Ananias, pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur, au point que tu aies menti au Saint-Esprit et gardé une partie du prix du champ? […] Comment as-tu pu former dans ton cœur un projet pareil? Ce n'est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu.»Actes 5:3-4Mais pour les lâches, les incrédules, les abominables, les meurtriers, les impudiques, les enchanteurs, les idolâtres, et tous les menteurs, leur part sera dans l'étang ardent de feu et de soufre, ce qui est la seconde mort.Apocalypse 21.8

mercredi 20 décembre 2023

LA SOCIÉTÉ EST MALADE - Marie-Estelle Dupont

« 2 grands facteurs permettent au pouvoir de dominer les masses »



Marie-Estelle Dupont est psychologue clinicienne, 

elle vient de publier

 « Être parents en temps de crise – 

Comment restaurer l’équilibre psychique de nos enfants » 

(éditions Trédaniel).



Un livre dans lequel elle analyse les séquelles de la crise sanitaire sur la santé mentale des jeunes, la remise en question de l’autorité parentale de la part de l’État, l’émergence d’une société de contrôle et d’autorisations ainsi que les facteurs qui permettent au pouvoir d’obtenir l’adhésion de la population.


       « Aujourd'hui, les 18-25 ans sont la tranche de la population qui va le plus mal sur le plan psychologique. La levée des mesures sanitaires n'a pas mis fin au mal-être de cette jeunesse », souligne-t-elle.

    Selon la psychologue, « de plus en plus de jeunes adultes rentrent dans le groupe des “états limites” (personnalités borderline, notamment) », ce qui amène les cliniciens « à revoir l’étalonnage des tests de personnalité et à considérer désormais comme quasi normales des conduites déviantes, tant leur fréquence augmente ».

    Si les conséquences des mesures sanitaires ont mis du temps à être prises en compte, Marie-Estelle Dupont estime que le covid nous a fait « toucher le paroxysme d’une lecture chiffrée et statistique du vivant ».

     Une vision de la médecine qui réduit la santé des individus à des données mathématiques, niant leur histoire, leur singularité et leur humanité : « Quand les chiffres prennent le dessus sur la parole, on peut manipuler à l’envi, et on détruit le sujet. Ce modus operandi inhumain se fait au nom du progrès, du bien, de l’efficacité ; alors qu’il est tout-puissant et évidemment inhumain et déshumanisant. »

     Pour la psychologue, la crise sanitaire a également vu la mise en œuvre de « mécanismes puissants d’ingénierie sociale », notamment la technique du « nudge ».

    « Les régimes libéraux actuels, fortement bureaucratisés et faisant sans cesse appel à des cabinets privés pour “manager” la population telle un troupeau indifférencié, manient à merveille l’art du nudge, l’art de distiller des coups de coude aux citoyens de sorte que le troupeau aille dans la bonne direction, sans les y obliger ouvertement. »

    « C’est la base de la manipulation de masse quand le régime ne veut pas passer pour dictatorial mais qu’il n’a plus de démocratique que le nom, tant la possibilité d’exercer sa souveraineté est pour le peuple réduite à peau de chagrin. »

    D’après Marie-Estelle Dupont, la crise sanitaire marque « une étape clé dans l’évolution de notre société » et « la proposition de société qui a été faite pendant le Covid, avec un crédit social important, est quelque chose qui séduit énormément les technocrates de Bruxelles. » Selon elle, il est « fort probable que nous allions vers une société de plus en plus liberticide, où le moindre de nos mouvements sera enregistré et contrôlé ».

    Les mécanismes d’ingénierie utilisés pendant le Covid pourraient ainsi être reconduits à la faveur d’autres crises, énergétique, sécuritaire ou climatique : « Il y a un bénéfice secondaire énorme trouvé par les politiques. Les crises sont surlignées, mises en lumière pour justifier le contrôle de la population. Au nom du bien, le pire du totalitarisme sera autorisé. »

 

Une société orwellienne consacrant « le mariage entre le pire du socialisme et le pire du néolibéralisme » qui pourrait obtenir les faveurs d’une partie de la population, persuadée que la perte de ses libertés constitue un pis-aller face aux dangers qui la menacent : « Beaucoup de gens sont tellement endoctrinés qu'ils pensent que nous n'avons pas le choix. Nous n'avons rien retenu de l'expérience totalitaire du XXe siècle et du communisme. »

 

00:00 Intro

02:02 Quel est l’état de la santé mentale des jeunes ?

14:07 L'importance donnée aux chiffres par la médecine est-elle exagérée ?

21:24 Quels sont les mécanismes d’ingénierie sociale déployés pendant la crise ?

29:24 Ces mécanismes vont-ils se développer ?

39:24 Comment la corruption du langage permet-elle d'annihiler l’esprit critique ?

44:22 La société de consommation favorise-t-elle la soumission à l’idéologie ?

48:23 Comment résister à l’idéologie ?

55:13 En quoi les idéologies de déconstruction sont-elles une agression contre les enfants ?

01:03:00 Quelles sont les conséquences de l’éducation à la sexualité ?

01:07:56 Y a-t-il un lien entre la désinstruction et la montée de la violence ?

01:10:15 Comment aider les enfants à retrouver leur équilibre ?

mardi 12 décembre 2023

DOSTOÏEVSKI, L’HOMME EUROPÉEN EN QUÊTE DE DIGNITÉ

Fjodor Dostojevskij   

   (source) L'Idiot de Fiodor Dostoïevski a commencé à être publié sous forme de feuilleton dans Le Messager russe en 1868. Ce 150e anniversaire est l’occasion de redécouvrir son auteur qui avait déjà saisi à l’époque le drame auquel est confronté la civilisation européenne aujourd’hui.


    La Russie sans l’Europe n’existe pas. Tous les sujets, tous les thèmes de la culture russe, sont des sujets et des thèmes européens. La Russie a pris ces thèmes, et plus que de les remodeler à sa façon, elle les a surtout mis à nu pour en découvrir leur éternelle substance : elle les a « déformatisés ». C’est cette déformatisation de la culture, cette capacité à évacuer la « forme » pour mieux saisir la substance, qui fait le génie russe. À une époque où la forme de l’Europe est devenue, pour une grande majorité d’individus, plus importante que son essence, le monde a plus que jamais besoin du génie russe.

 

Admiration envers l’homme européen

 

Dostoïevski croit en l’homme européen, en sa passion, sa soif de vérité, sa foi, sa créativité, sa lutte. Il éprouve même le sentiment d’être le « dernier des européens ». On se souvient des paroles d’Ivan dans Les Frères Karamazov : « Je veux faire un voyage en Europe, Aliocha… Je sais que je n’irai voir qu’un cimetière, mais c’est un cimetière auquel on tient mais tellement, mais tellement fort, voilà ! J’y tiens, moi, aux défunts qui y reposent, chaque pierre qui les couvre parle d’une vie passée tellement brûlante, d’une foi si passionnée en son exploit, en sa vérité, en sa lutte et sa science que, je le sais à l’avance, moi, je tomberai au sol et je les embrasserai ces pierres, et je pleurerai dessus — persuadé en même temps, de tout mon cœur, que, tout ça, depuis longtemps, ce n’est plus rien qu’un cimetière, et rien de plus. Et ce n’est pas de désespoir que je pleurerai, mais juste parce que je serai heureux des larmes que je pourrai verser. »

Le sens de l’homme est lié au Christ

 À l’âge de 18 ans, Dostoïevski a déjà formulé sa mission vitale : « L’homme est une énigme. Cette énigme, il faut la découvrir… Je travaille sur cette énigme, car j’ai envie d’être un homme ». À 29 ans, à la veille de son exil sibérien pour avoir participé au complot politique des membres du cercle de Petrachevski, il écrit à son frère : « Frère ! Je ne désespère pas. La vie est partout la vie. Être un homme parmi les hommes, et le rester toujours, dans toutes sortes de malheurs, sans se décourager et sans tomber, voilà en quoi consiste la vie, voilà son sens. Cette idée est ancrée dans ma chair et dans mon sang. »

 

Chez Dostoïevski, le sens de l’homme est lié au sens du Christ. Sur l’échafaud, quelques instants avant le simulacre de pendaison, il s’approche de son ami Spechniov et lui souffle à l’oreille en français : « Bientôt nous serons avec le Christ ». À 33 ans, à peine sorti du bagne, il choisit encore le Christ. Au bagne « je me suis compris… J’ai compris le Christ… J’ai compris l’homme russe… Ne me dites pas que je ne connais pas le peuple… Je le connais, c’est de lui que j’ai reçu de nouveau dans mon âme le Christ, que j’avais connu dans la maison paternelle lorsque j’étais enfant, mais que j’avais perdu. »

 

Dostoïevski est fasciné par l’humanité du Christ, par sa nature humaine parfaite. « J’ai composé mon Credo, dans lequel tout est clair et saint. Il est très simple, le voici : croire qu’il n’y a rien de plus beau, de plus profond, de plus attrayant, de plus raisonnable, de plus fort et de plus parfait que le Christ… Mieux encore, si quelqu’un me démontrait que le Christ n’est pas dans la vérité, et qu’effectivement la vérité n’est pas en lui, j’aimerais mieux rester avec le Christ plutôt qu’avec la vérité. » Dostoïevski n’a nul besoin d’une divinité qui ne s’est point faite homme, d’une vérité qui ne s’est point faite chaire. Pour lui le Christ est l’homme idéal et parfait, il n’est pas seulement Dieu et Sauveur.

 

Dostoïevski croit en l’homme, parce qu’il croit au Dieu fait homme. Dans sa chute tragique l’homme découvre le visage du Christ, rayonnant, miséricordieux, profondément humain. Il découvre sa dignité et sa filiation divine, il se purifie et se sauve à travers la souffrance et la pénitence.

 

L’homme au cœur de son œuvre littéraire

 

« Ce qui intéresse Dostoïevski, écrit Nicolas Berdiaev, philosophe chrétien du début du XXe siècle, ce sont les hommes, seulement les hommes. Les villes et leur atmosphère, les auberges sales et répugnantes ne sont que des signes, des symboles du monde intérieur et spirituel de l’homme, le reflet de son destin intérieur. Dans les romans de Dostoïevski, tout converge vers un personnage clé et ce personnage clé converge vers tout et vers tous. Ce personnage est une énigme et tous doivent découvrir son secret. »

  

L’humanisme de Dostoïevski est un humanisme chrétien. Ses thèmes sont le Dieu-Homme et l’homme-dieu, la piété et la révolte contre Dieu, la beauté et le nihilisme, la foi et la raison, la liberté et le mal, la souffrance et la rébellion, le péché et le repentir, la mort et la résurrection. Ce sont des thèmes profondément européens. Dostoïevski est un anthropologue. Il dépeint les catastrophes qui menacent le monde, et la plus grande de toute : le mépris de l’homme, la négation de sa dignité et de sa liberté. C’est le sens ultime de son récit Le Grand Inquisiteur qui est probablement la pièce la plus géniale de la littérature moderne.

 

Dans ce récit imaginaire qui se déroule à Séville au XVe siècle le Grand Inquisiteur condamne à mort le Christ : « Demain je Te brûlerai sur le bûcher… N’est-ce pas Toi qui disais si souvent, en ce temps-là : “Je veux vous rendre libres” ? Eh bien, Tu les as vus, aujourd’hui, ces hommes “libres”… Oui, cette affaire-là nous a coûté très cher… Mais, cette affaire, nous l’avons enfin parachevée… Pendant quinze siècles nous nous sommes torturés avec cette liberté, mais, maintenant, c’est fini, et bien fini… Mais sache que c’est maintenant, oui, à cet instant précis que ces gens-là sont plus sûrs que jamais qu’ils sont pleinement libres, quand, leur liberté, ils nous l’ont apportée d’eux-mêmes, et l’ont servilement mise à nos pieds… Rien, jamais, ni pour la société humaine, ni pour l’homme n’a été plus insupportable que la liberté !… Ils savent qu’ils ne pourront jamais être libres, car ils sont faibles, vicieux, rebelles… Ne peut conquérir cette liberté humaine que celui qui apaisera leur conscience. »

 

Dostoïevski a saisi le drame de la civilisation européenne telle que nous la voyons aujourd’hui : l’affirmation diabolique de l’inconsistance et de l’indignité de la personne humaine. Le Grand Inquisiteur, ce sont tous les systèmes idéologiques qui prétendent créer une civilisation de zombies que l’on manipule aisément et impunément. À la base de ces systèmes prévaut une vision noire de l’homme. Il pénètre au cœur de la problématique européenne des derniers siècles. Il est difficile d’être plus simple, plus clair, plus convaincant. Dostoïevski, c’est l’homme européen en quête de dignité et de survie. Dostoïevski, c’est lui l’Europe.


Alexandre Dianine - Havard - publié le 14/11/18

 

 

 

mercredi 6 décembre 2023

La pyramide inverse : une comparaison des hiérarchies laïque et ecclésiale

La pyramide inverse : une comparaison des hiérarchies laïque et ecclésiale
14 août 2020· Rév. Joseph Lucas



La compétition définit l’existence humaine depuis des temps immémoriaux. Comme Jordan Peterson le souligne souvent, la hiérarchie se forme toujours dans les communautés intelligentes de créatures vivantes, depuis les loups jusqu'au humble homard. Comme les autres espèces, nous, les humains, nous défions les uns les autres dans une tentative de domination, créant automatiquement des rangs au sein de notre famille et de notre tribu, de notre communauté et de notre nation, et même de nos entreprises. Dans les sciences sociales, la hiérarchie fait toujours référence à cette structure de pouvoir ou à l’ordre social dominant qui résulte de telles négociations.

L'image visuelle utilisée pour démontrer la hiérarchie est une pyramide, où les individus les plus dominants montent au sommet et règnent sur les différents niveaux ou rangs de personnes subordonnées en dessous. L’association du rang et du pouvoir, à la lumière des mouvements contemporains vers l’égalitarisme, signifie que la reconnaissance sociétale est directement liée au statut hiérarchique. Si les représentants d’un groupe défavorisé ne parviennent pas à se hisser au sommet de la pyramide, l’ensemble du groupe ne peut pas considérer qu’il a atteint la parité. Ainsi, l’obtention de positions de pouvoir fait partie intégrante de l’estime de soi perçue d’un groupe ou d’un individu au sein d’un groupe.

Cette compréhension laïque de la hiérarchie ne peut être transposée à l’Église. Notre premier indice vient de l'étymologie du mot hiérarchie . Dérivé des mots grecs signifiant « sacré » ( hieros ) et « ordre » ( archē ), il signifie une réalité se référant non pas à la domination, mais aux relations interpersonnelles des trois personnes divines. Les premiers théologiens chrétiens, comme les Cappadociens, rejetaient l’idée selon laquelle toute personne de la Trinité serait subordonnée à une autre.

Bien qu'il existe un ordre (le Père n'est pas engendré, le Fils est engendré du Père et l'Esprit procède du Père), cela n'implique pas que le Père possède une plus grande puissance ou autorité que le Fils ou l'Esprit. Jésus-Christ dit : « Le Père est plus grand que moi » (Jn 14, 28) ; et pourtant, il nous informe : « Moi et mon Père nous sommes un » (10 : 30). Alors que la théologie trinitaire était élaborée à l'époque des conciles œcuméniques, il était affirmé que les trois personnes (selon leur nature) partageaient une volonté, un pouvoir, une autorité, et que le rang hiérarchique ne concernait que leur étiologie incréée.

S'appuyant sur des sources patristiques, des théologiens modernes tels que sainte Sophrony (Sakhorov), le père Dumitru Stăniloae et Christos Yannaras ont envisagé la hiérarchie de la Trinité comme une icône des relations humaines. L'amour éternel et parfait qui se dépouille les uns des autres les lie les uns aux autres dans une co-hérence, sans risquer de créer une tension due à l'affirmation de soi. Cet idéal de périchorèse (terme employé pour la première fois dans un contexte triadologique par saint Jean Damascène) nous présente une image parfaite de quelque chose d'imparfaitement réalisé parmi les personnes créées (même celles qu'on appelle chrétiens).

Alors que la différence infinie entre nous et le Dieu incréé fait rapidement échouer toute analogie, nous devons chercher encore une autre image afin de comprendre la hiérarchie dans l’Église. En scrutant à nouveau les Écritures, nous découvrons un autre paradigme, celui que sainte Sophrone a appelé la « pyramide inversée ».
Le nouvel ordre venant du Christ

Avec l’avènement du Christ, Dieu commence à établir un nouvel ordre au sein de la société humaine. Nous lisons dans l'Évangile de Marc :


Mais Jésus les appela et leur dit : « Vous savez que ceux qu'on considère comme les chefs des païens les dominent, et que leurs grands exercent autorité sur eux. Mais il n’en sera pas ainsi parmi vous ; mais quiconque désire devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Et celui d'entre vous qui désire être le premier sera l'esclave de tous. Car même le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour plusieurs (10 : 42-5).

Ailleurs, le Christ affirme que « les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers » (Mt 20, 16). Cet enseignement dominical sur l’autorité n’est pas simplement un appel à l’humilité – même si c’est certainement le cas – c’est une manière radicalement différente d’envisager les relations humaines. Alors que dans les interactions humaines normales, il existe une négociation enracinée dans le pouvoir et l’affirmation de soi, le Christ appelle ses disciples au contraire.

Plutôt que de rivaliser pour l’autorité, ce qui est un désir de gravir les échelons hiérarchiques laïques, les chrétiens sont appelés à descendre, imitant l’amour qui se dépouille de lui-même du Messie mort pour le bien des autres. Ici, la structure pyramidale de la société est bouleversée. Résumant l'explication de sainte Sophrone sur cette nouvelle réalité, le père Zacharias (Zacharou) écrit : « Le Christ, afin de guérir toute l'humanité, de sortir de l'impasse de l'injustice humaine et d'élever très haut tous ceux qui sont de « bas degré » sur la terre. , renverse cette pyramide de l’existence humaine, plaçant le sommet à la base, et établit ainsi la perfection ultime » ( Christ, Our Way and Our Life , South Canaan : STS Press, 2003 : 54-5). Le Christ se place tout en « bas » de cette pyramide inversée et appelle ainsi l’humanité à le suivre en descendant dans les profondeurs de l’amour désintéressé pour les autres.

Au sein de l’Église, il est possible d’appliquer la pyramide inversée à tous les chrétiens dans un sens très général ; mais il concerne aussi plus spécifiquement la structure hiérarchique des vocations ecclésiales, les relations entre les rangs du clergé et leurs interactions avec les laïcs. En revenant aux récits évangéliques, nous trouvons un exemple clair de hiérarchie spirituelle. Chez Jean, le Christ démontre symboliquement le sens de l’autorité apostolique en lavant les pieds de ses disciples. Il est important qu'il place cet acte dans le contexte de sa dernière Cène et de l'institution de la tradition de l'eucharistie et de sa transmission aux apôtres. Jésus leur dit : « Vous m'appelez maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis ; Si donc moi, votre Seigneur et Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres » (Jn 13, 13).

Même si les apôtres seront appelés à exercer leur ministère devant Dieu au nom du peuple, et même à se voir accorder le pouvoir de « lier et délier », leur travail doit toujours être celui d’un humble service et non d’un pouvoir mondain. Il a été noté que, si tous les chrétiens s'approchant du calice sont appelés « les esclaves de Dieu » ( doulos tou Theou ), les titres spécifiques des deux premiers rangs cléricaux dérivent de termes désignant les esclaves domestiques : le diacre ( diakonos ) était l'un des parmi les nombreux serviteurs de la maison, et l'évêque ( episkopos ) était l'esclave chargé de gérer (surveiller, donc epi + skopos ) les autres serviteurs. Ainsi, le rôle du clergé n'est pas d'atteindre ou d'imiter un rang au sein de la hiérarchie séculière, mais en tant qu'esclaves obéissants à Dieu, ils doivent descendre vers le sommet de la pyramide inverse où demeure le Christ lui-même.
Ordre ecclésial à St Paul

Les épîtres de saint Paul nous fournissent des applications tangibles de la hiérarchie spirituelle, notamment dans ses instructions à saint Timothée peu après son ordination. Jamais saint Paul n’exhorte saint Timothée à exercer l’autorité par la force, mais plutôt par l’amour et l’humilité. Le berger doit être un modèle pour son troupeau et non un despote. « Soyez un exemple pour les croyants, lui dit saint Paul, en parole, en conduite, en charité, en esprit, en foi, en pureté » (1 Tim 4, 12). En donnant les qualifications spécifiques pour un évêque, saint Paul écrit qu'un candidat ne doit pas être « violent, ni avide d'argent, mais doux, ni querelleur, ni cupide » (3, 3).

En particulier, lorsqu'il corrige les autres, « le serviteur du Seigneur ne doit pas se quereller, mais être doux envers tous, capable d'enseigner, patient, corrigeant avec humilité ceux qui sont dans l'opposition » (2 Tim 2 : 24-5). L'instruction de saint Paul de modèler la foi aux laïcs, plutôt que de l'imposer, est conforme à son propre exemple : il recommande à ses lecteurs : « Imitez-moi, comme moi aussi j'imite le Christ » (1 Co 11, 1). Par conséquent, l’autorité accordée par le Christ à sa succession continuelle d’apôtres, le clergé, n’a rien de commun avec la structure hiérarchique du pouvoir qui prévaut dans le monde ; c'est l'expression tangible du leadership sous la forme d'un amour qui se dépouille de soi.
L'évêque et le monde

Une vision ecclésiale unique de la hiérarchie est évidente dans le développement des tâches administratives cléricales et des rôles liturgiques. Dans son ouvrage fondateur Eucharistie, Bishop, Church , Met John Zizioulas décrit ce développement précoce entre le deuxième et le quatrième siècle. Le rôle principal de l’évêque était celui de proistamenos , « celui qui préside » l’assemblée eucharistique. Il était choisi parmi le conseil local des prêtres ( synthronon : ceux assis avec l'évêque) pour diriger le peuple de Dieu dans le culte, et son autorité de berger auprès de son troupeau était enracinée dans cet acte liturgique hebdomadaire. Au fur et à mesure que l'église locale continuait à se développer dans l'ère post-constantinienne, elle s'est transformée en un diocèse avec plusieurs paroisses et sa cathédrale au centre, englobant une zone géographique et un nombre de membres beaucoup plus vastes.

Mais avec cette croissance s’est produit un mouvement vers le choix des évêques dans les monastères. C’est donc précisément à une époque où l’Église gagnait un avantage politique (un pouvoir mondain) qu’elle commença à rechercher des dirigeants spirituels dont la vie avait été façonnée par les vœux de chasteté, de pauvreté, d’obéissance et de stabilité à l’image du Christ.

À mesure que la convention de nomination des évêques monastiques s'est standardisée, elle s'est ensuite reflétée dans le rite byzantin d'une liturgie hiérarchique (telle qu'elle est encore pratiquée dans la tradition russe) : l'évêque entre dans le temple vêtu uniquement de ses vêtements et de son manteau monastiques ; il est déshabillé jusqu'à sa simple sous-soutane ; puis, au centre de la nef, il est revêtu des vêtements élaborés d'un grand prêtre. C'est là, au sein de l'Église adoratrice, qu'il exerce le plus clairement son autorité pastorale, que ce soit par la prédication de la parole ou par la consécration de l'eucharistie. Et pourtant, en ce qui concerne les affaires mondaines, nous constatons le contraire : le droit canonique dicte qu'un évêque ne peut pas « entreprendre des affaires mondaines », sous peine d'être destitué (Canon apostolique 6). Il existe une nette dichotomie entre hiérarchie ecclésiale et laïque.
Un nouvel appel à l'ordre ecclésial

L’idéal n’est pas souvent la réalité. L’interaction historique entre la vie ecclésiale et politique a souvent conduit à des abus de pouvoir de la part du clergé. Les évêques se sont parfois laissé traiter comme des princes et ont eu recours au gouvernement pour imposer leur autorité. Les hommes ont accédé à une position dans les rangs religieux dans un souci d’autoglorification, cherchant à réaliser leurs propres désirs plutôt que de rechercher sincèrement le discernement de leurs compagnons croyants.

Mais les distorsions de l’idéal ne nient pas son importance ni la possibilité de sa réalisation. Tout homme poursuivant la vocation d’un ministère ordonné dans l’Église doit examiner attentivement ses motivations. Il doit y avoir un désir sincère de servir humblement, de rechercher l’abnégation et d’abandonner toute prétention au pouvoir ou au prestige.

Et peut-être que ce modèle de service aux autres est plus nécessaire aujourd’hui qu’au cours des siècles passés, à la lumière du cynisme croissant à l’égard de la religion et de l’animosité à l’égard des structures de pouvoir de la société moderne. Tout comme le Christ s'est offert pour le salut du monde, l'ecclésiastique doit également se sacrifier quotidiennement pour ceux qui lui sont confiés – à la fois ses paroissiens et les serviteurs potentiels de Dieu dans la grande communauté. Un modèle de leadership altruiste devrait commencer par l’évêque et s’étendre aux prêtres, aux diacres et aux laïcs.

Il existe une tentation constante d’imposer des normes laïques à l’Église. Beaucoup verraient le Corps du Christ soumis à des objectifs égalitaires non religieux, ou restructuré pour refléter les principes modernes de la démocratie. Mais la hiérarchie spirituelle de la pyramide inversée, sur laquelle est fondée l’Église, ne doit jamais refléter ces structures de pouvoir profanes. Sa raison d'être exclut nécessairement un programme défini par l'affirmation de soi, qu'il s'agisse de soi-même ou de son groupe sociétal (race, origine ethnique ou sexe).

L’ordination ne doit pas être un moyen d’obtenir une position dans le monde, ni être conçue comme un avantage sur les autres. L’appel au ministère ordonné est plutôt un rendez-vous unique au sein de l’Église qui illustre l’appel général de tout chrétien, homme et femme : descendre dans les profondeurs de l’ agapēpour s’unir à la source même de l’amour, le Seigneur incarné.

mardi 5 décembre 2023

« L’éducation sexuelle inflige un traumatisme aux enfants » – Ariane Bilheran et Régis Brunod

Toute Sainte Mère de Dieu, garde-nous sous ta protection !


Toute Sainte Souveraine, 

sous ta protection nous courons tous, 

nous tes serviteurs indignes,

nous te supplions !


Viens nous racheter dans tous les périls

 et sauve-nous à l’heure de notre mort, 

la mort soudaine et omniprésente.


Libère-nous des liens 

de la servitude de nos passions

Espoir et Protection des fidèles, 

Gracieuse écoute de  ceux qui te supplient


Ô notre douce Mère,
Lumière et Vie de notre âme,
Pur Amour !
Avec ton nom dans nos bouches 

rafraîchis nos lèvres et nos langues asséchées 

par les flammes de l’enfer que nous créons


Avec un baiser le plus doux,
reçois-nous et accueille-nous dans ton sein 

ô notre bonne et tendre Mère.


Ô douce manne, miel et nectar,

pour nos cœurs affaiblis


Enveloppe-nous 

de ton ineffable et divin parfum 

 et purifie nos sens souillés et aveuglés.

Élève et fortifie nos lourdes âmes attristées

 qui ne perçoivent plus que peu souvent,

dans le silence de leur souffle,

que le Seigneur a daigné faire sa demeure

 en nous, ses faibles adorateurs…

de toute éternité


samedi 18 novembre 2023

Saint Jean Maximovitch – Vigilance : rester concentré



 

Il y avait un roi qui avait un fils méchant. N'ayant aucun espoir qu'il change pour le mieux, le père condamna le fils à mort. Il lui donna un mois pour se préparer.

 

Le mois passa et le père fit venir son fils. À sa grande surprise, il vit que le le jeune homme était sensiblement changé : son visage était maigre et tiré, et on aurait dit que tout son corps avait souffert.

 

«— Comment se fait-il qu'une telle transformation se soit produite en toi, mon fils ? demanda le père.

— Mon père et mon seigneur, répondit le fils, comment aurais-je pu ne pas changer quand chaque jour qui passait me rapprochait de la mort ? 

 — Bien, mon fils, remarqua le roi. Puisque tu as visiblement repris tes esprits, je te pardonnerai. Cependant, tu dois maintenir cette disposition de  vigilance d'âme pour le reste de ta vie.

 — Père, répondit le fils, c'est impossible. Comment puis-je résister aux innombrables

séductions et tentations ?

 

 Alors le roi ordonna qu'on apportât un vase plein d'huile, et il dit à son fils :


— Prends ce vase et emporte-le dans toutes les rues de la ville. Tu seras suivi de deux soldats armés d'épées tranchantes. Si tu renverses ne serait-ce qu'une seule goutte, ils te couperont la tête. »

Le fils obéit. D'un pas léger et prudent, il parcourut toutes les rues, accompagné par les soldats sans en  renverser une goutte.

 

De retour au château, le père demanda : 


 «— Mon fils, qu'as-tu vu lors de ta promenade dans la ville ?

   — Je n'ai rien vu.

   — Que veux-tu dire par « rien » ? dit le roi. Aujourd'hui c'est jour férié ; tu as dû voir les stands avec toutes sortes de bibelots, beaucoup de voitures, de gens, d'animaux...

   — Je n'ai rien remarqué de tout cela, déclara le fils. Toute mon attention était concentrée sur l’huile dans le vase. J'avais peur d'en renverser une goutte et ainsi de perdre la vie.

   — C'est tout à fait juste, mon fils, dit le roi. Garde cette leçon à l'esprit pour le reste de ta vie.

 Sois aussi vigilant sur ton âme que tu l'as été aujourd'hui sur l'huile dans le vase. Détourne tes pensées de ce qui va bientôt passer et garde-les concentrées sur ce qui est éternel. Tu ne seras pas suivi par des soldats armés mais par la mort dont nous nous rapprochons chaque jour. Prends bien  soin de garder ton âme de toutes tentations ruineuses.»


Le fils obéit à son père et vécut heureux.

 

Concentrez-vous sur l'Éternel

 

Tout comme une préoccupation fondamentale est de faire attention à tout ce qui pourrait nuire à

notre santé physique, notre préoccupation concernant  la santé de l'esprit doit donc faire attention à tout ce qui pourrait nuire à notre vie spirituelle et à l’œuvre de foi et de salut.

 

Par conséquent, évaluez soigneusement et attentivement vos impulsions intérieures : sont-elles de Dieu ou de l'esprit du mal ? Méfiez-vous des tentations de ce monde et des gens du monde ; méfiez-vous des tentations intérieures cachées qui viennent de l'esprit d'indifférence et d'insouciance dans la prière, du déclin de l'amour chrétien.

 

Si nous tournons notre attention vers notre esprit, nous remarquons un torrent de pensées et d'idées. Ce torrent est ininterrompu ; ça court partout et à tout moment : à la maison, à l'église, au travail, quand on lit, quand on converse.

 

«Cela s'appelle généralement penser, écrit L’évêque Théophane le Reclus, mais en fait il s'agit d'un trouble de l'esprit, d'un éparpillement, d'un manque de concentration et d'attention.»

 

La même chose se produit avec le cœur. Avez-vous déjà observé la vie du cœur ?

Essayez-le, même pendant une courte période, et voyez ce que vous trouvez. Quelque chose de désagréable arrive et vous êtes irrité ; un malheur arrive et vous vous lamentez ; vous voyez quelqu'un que vous n'aimez pas et l'animosité surgit en vous; vous rencontrez un de vos égaux qui vous a désormais distancé sur l'échelle sociale, et vous commencez à l'envier ; vous pensez à vos talents et vos capacités, et vous commencez à devenir orgueilleux…

 

Et tout cela peut traverser le cœur en quelques minutes. Pour cette raison un ascète, extrêmement attentif à lui-même, avait bien raison de dire que « le cœur de l'homme est rempli de serpents venimeux.» Seuls les cœurs des saints sont libres de ces serpents, les passions.

 

Mais une telle liberté ne s'obtient qu'à travers un processus long et difficile de connaissance de soi, de travail sur soi et de vigilance envers sa vie intérieure, c'est-à-dire l'âme.

 

Soyez vigilant. Prêtez attention à votre âme ! Détournez vos pensées de ce qui va bientôt passer et tournez-les vers ce qui est éternel. Là vous trouverez le bonheur que votre âme recherche, dont votre cœur a soif.


Version française par Maxime le minime 
Amérique orthodoxe, Vol. XIV, n° 2-3. Septembre – octobre 1993

vendredi 17 novembre 2023

ATTENTION et CULTURE NUMÉRIQUE par P. Maximos CONSTAS

École de théologie orthodoxe grecque Sainte-Croix
Conférence internationale sur les médias numériques et la pastorale orthodoxe
Athènes, 7-9 mai 2015

 L'essor de la culture numérique a créé à la fois de formidables possibilités ainsi que d'énormes défis et problèmes. De puissants intérêts corporatifs et commerciaux se disputent notre attention, qui est devenue une ressource précieuse marchandise dans le monde en ligne. Vivre dans une culture de distractions organisées, la conscience humaine est fragmentée, ce qui nous fait perdre contact avec nous-mêmes, nos voisins, le monde qui nous entoure et Dieu. Cet article explore la tradition pratique ascétique d'attention et de vigilance qu'il recommande comme remède. poids à la fragmentation culturelle, psychologique et spirituelle moderne. Les principales sources considérées sont tirées de la Philokalia, une collection d’écrits consacrés à la pratique de la vigilance intérieure  du 

«ΠΡΌΣΕΧΕ ΣΕΑΥΤΩ͂Ι»

«  OBSERVE -TOI  » 

 

Par L'Archimandrite Maximos CONSTAS

Professeur de patristique et de spiritualité orthodoxe et directeur de l'Institut patristique Pappas, École de théologie grecque orthodoxe Holy Cross, Brookline, Massachusetts, États-Unis.

LA VIE DISTRAITE

 

    Après nous avoir promis une utopie technologique, notre omniprésente et intrusive cyberculture a plutôt précipité une crise spirituelle dans laquelle l'expérience humaine a été systématiquement fragmentée et la cohérence du moi de plus en plus menacée.


Vivant dans une culture de la destruction organisée, nos pensées sont isolées et déconnectées, nous empêchant de voir et d'expérimenter la totalité de la vie. La distraction et la fragmentation ont des conséquences négatives sur l’organisation des connaissances ; elles nous empêchent d'activer notre profondeur spirituelle et nous rendent incapables de susciter la profondeur spirituelle des autres, car ayant perdu le contact avec notre propre personnalité, nous ne pouvons recevoir ni la personnalité de notre prochain ni celle de Dieu.


    À partir de 2009, le New York Times a publié une série d’articles intitulée « Driven to Distraction », axés sur les accidents et les décès impliquant des conducteurs distraits.1 La série s’est élargie pour inclure « Distracted Doctoring », qui rend compte du grand nombre de chirurgiens qui s’adonnent à des appels personnels pendant une opération chirurgicale ; sur les techniciens médicaux qui envoient des SMS tout en utilisant des appareils de pontage cardio-pulmonaire ; et les anesthésistes qui achètent des billets d’avion en ligne.


    Les distractions créées par les médias sociaux sur le lieu de travail coûtent à l'économie américaine 650 milliards de dollars par an, avec des interruptions des médias sociaux toutes les dix minutes et des travailleurs passant 41 % de leur temps sur Facebook. Rien qu’aux États-Unis, plus de 12 milliards d’heures collectives sont consacrées chaque jour à naviguer sur les réseaux sociaux. L’étudiant moyen passe 3 heures par jour à consulter les sites sociaux, mais seulement 2 heures par jour à étudier. À côté des statistiques officielles, les preuves anecdotiques abondent, comme le rapport de septembre 2013 selon lequel des passagers d'un train à San Francisco étaient trop distraits par leurs smartphones et tablettes pour remarquer la présence d'un homme armé, qui brandissait son arme. à la vue de tous pendant plusieurs minutes avant de tirer et de tuer un banlieusard de 20 ans (l'épisode entier a été filmé par la caméra de surveillance du train).


    Aux coûts financiers et aux pertes de vies humaines s'ajoutent des coûts spirituels que le New York Times et les Centers for Disease Control and Prevention des États-Unis ne sont pas compétents pour diagnostiquer, à savoir la perte de l'action humaine, la fragmentation de la subjectivité humaine, et l'incohérence croissante du moi. Dans son livre récent, The World Beyond Your Head, Matthew Crawford  a qualifié cette situation de « crise de propriété personnelle », affirmant que nous vivons désormais dans une « économie attentionnelle » dans laquelle « notre attention ne nous appartient pas simplement de la diriger où nous le ferons », faisant de « l’effort d’être pleinement présent » une lutte insoluble. Crawford affirme que notre besoin insatiable de distractions sans fin signifie que le contenu de nos distractions est devenu largement hors de propos, révélant une crise de valeurs plus profonde. Selon Crawford, nous sommes devenus « agnostiques » sur la question de savoir à quoi prêter attention, ce qui signifie que nous ne savons plus à quoi valoriser. 

 

    En conséquence, notre vie intérieure devient « informe » et nous devenons sensibles à ce qui nous est présenté par de puissantes forces commerciales qui ont remplacé les autorités culturelles traditionnelles. Être attentif, en revanche, est la première étape. en revendiquant notre humanité, notre libre arbitre et notre autodétermination en tant qu'êtres humains. Nous choisissons ce à quoi nous devons prêter attention et, dans un sens très réel, cela détermine ce qui est réel pour nous ; ce qui est réellement présent à notre conscience. En revanche, la distraction et la fragmentation révèlent un vide éthique au centre de notre existence, incitant Crawford à appeler à une « éthique » et à des « ascètes » de l’attention pour notre époque, fondées sur une vision réaliste de l’esprit humain.


      Le livre précédent de Crawford était un essai sur l’importance du travail, déplorant la perte de compétence manuelle dans les cultures numériques, qui, selon lui ont éloigné les êtres humains des outils réels et du monde physique pour lesquels les outils ont été conçus.

Sans surprise, sa proposition d’« éthique » et d’« ascèse» de l’attention est également centrée sur la participation à un métier ou à une pratique qualifiés, activité qui demande à l'artisan de s'y attaquer directement et attentivement, et donc être pleinement présent à, la réalité objective.


Être attentif


    Sans vouloir minimiser l’importance du savoir-faire artisanal (que la Sainte Montagne a pratiqué et soutenu tout au long de sa longue histoire), je voudrais me concentrer sur le moment logiquement antérieur de « l’attention » elle-même, indépendamment de toute activité (logiquement consécutive) pour laquelle elle pourrait être considérée comme nécessaire ou utile. Comme je le montre ci-dessous, l'attention nous offre une vision profonde et une réponse efficace à notre culture moderne de distractions organisées.  Bien sûr, « L’éthique et l’ascèse de l’attention » que Crawford recherche sont au cœur de l’anthropologie et de la psychologie morale orthodoxes, à savoir : la pratique de « l’attention » (προσοχή) ou de s'occuper (ou de prêter attention) à soi-même (προσέχειν σεαυτῷ). Cette phrase, qui n'a qu'un rapport superficiel avec l'injonction socratique du « Connais-toi toi-même » ( γνῶθι σεαυτόν) apparaît sous diverses formes dans le Nouveau Testament (πρόσεχε σεαυτῷ καὶ φύλαξον τὴν ψυχὴν σου σφόδρα) ou, alternativement, dans Deutéronome 15 : 9 : « Prenez garde à vous-même, à ce qu'il n'y ait rien de caché » (πρόσεχε σεαυτῷ µὴ γένηται ῥῆµα κρυπτὸν ἐν τῇ καρδίᾳ σου ἀνόµηµα) L’expression, qui est un impératif éthique, perdure et a une histoire riche, dont seuls quelques exemples peuvent être cités ici.


    Dans la Vie d’Antoine 3.1 du IVe siècle, on nous dit que la première pratique ascétique qu'il entreprit avant d'entrer dans le désert, consistait à « pre,ndre garde à lui-même. » Le jeune contemporain d’Antoine, Basile de Césarée, a écrit ce qui s’agit probablement de la première homélie consacrée exclusivement à Deutéronome 15 : 9 (« Sur les paroles : « Prends garde à toi-même » »). Bien que la Vie d’Antoine ne décrive pas la pratique de l’attention en détail, Basile la décrit longuement. Loin d'être simplement externe « observation de soi » et n’ayant rien à voir avec une quelconque forme d’auto-observation solipsiste. L'absorption, « l'attention » a une portée globale, étant à la fois : (1) l'éveil des principes rationnels que Dieu a placés dans l'âme ; (2) une gestion vigilante des mouvements de l'esprit, qui régissent les mouvements de l'esprit, le corps et la société dans son ensemble ; (3) la conscience de la priorité de l’esprit (ou de l’âme) sur le corps, et de la beauté de Dieu sur le plaisir sensoriel ; (4) un engagement avec la réalité et un rejet des fantasmes mentaux ; (5) l'auto-examen et le refus de se mêler des affaires des autres ; et (6), et non des moindres, la connaissance même de Dieu, dans la mesure où le « moi » est l'image de Dieu, un lien avec lequel Basile conclut tout le sermon : « Prête donc attention à toi-même, afin que tu puisses prêter attention à Dieu » (πρόσεχε οὖν σεαυτῷ, ἵνα προσέχῃς Θεῷ).


    La pratique de l'attention à soi, solidement établie au IVe siècle, est restée au cœur de l’anthropologie et de l’éthique chrétiennes. Les générations suivantes d’écrivains et de praticiens ont développé le concept, alignant généralement l'attention avec des pratiques apparentées telles que « l'immobilité » et la « vigilance ».  Dans cette forme plus complète – déjà suggérée par Basile – il a reçu un rôle fondamental dans la vie chrétienne et a finalement été considéré comme un élément nécessaire présupposé ou condition préalable au salut.


    L’extraordinaire importance accordée à l’attention s’explique non seulement parce que l'esprit humain est enclin à la distraction, mais parce que la désintégration de notre vie intérieure a commencé précisément avec la chute, lorsque l'humanité s'est séparée de Dieu.

La « distraction », de ce point de vue, a été appelée à juste titre « la distraction originelle » péché de l'esprit.


    La notion de transgression originelle comme chute de l’attention vers les distractions sont un élément central de la théologie de l'écrivain du Ve siècle, St. Diadoque de Photicée : « La connaissance divine nous enseigne que notre perception naturelle faculté est unique, mais qu'elle s'est divisée en deux modes de fonctionnement différents en raison de la désobéissance d'Adam. »  Créé avec une conscience unique, simple et indivise, la chute a brisé l’intégrité du soi en deux activités contradictoires, l’une attirée par les réalités divines, et l'autre entraînée vers l'extérieur dans les apparences superficielles du monde visible à travers la perception sensorielle, et soumis à un processus de fragmentation continue.


    Nous trouvons des points de vue similaires dans les écrits de saint Grégoire du Sinaï (mort en 1346), qui soutient que l'esprit humain, créé dans un état de repos, est devenu agité et distrait lorsqu'il est tombé en disgrâce en choisissant la sensation corporelle plutôt que Dieu, et par la suite, il se retrouva perdu et errant parmi les choses du monde. 

Saint Grégoire Palamas, faisant peut-être allusion à l'enseignement de saint Grégoire du Sinaï, déclare que : « Un grand enseignant a dit qu'après la chute, notre être intérieur s'adapte naturellement aux formes extérieures », et exhorte le lecteur à « s'occuper de lui-même », citant Deutéronome 15:9 directement. 


    En oubliant Dieu et en nous attachant au monde, nous devenons sujets à des comportements malsains, désirs et comportements addictifs, motivés par une préoccupation continue et la poursuite de rien. Étant obsédés par les apparences superficielles des choses, nous n'avons aucune conscience de leurs significations plus profondes ou de leurs relations mutuelles, mais recherchons seulement cette partie d'un objet ou d'une personne qui peut satisfaire temporairement notre désir de plaisir.


    S'abandonnant habituellement à nos pulsions et impulsions irrationnelles, l'esprit devient asservi aux sensations (corporelles ou psychologiques) ; nous nous brisons en fragments isolés, menant une vie double et triple, étant auto-divisé en d'innombrables actes sans rapport entre eux, afin que notre recherche du plaisir contribue non pas à l'unité de soi et du monde, mais à la désintégration et à la désorganisation des deux. Divisé en actes sans rapport de sensation irrationnelle, l'esprit ne reçoit que l'impression fugace de quelque chose de fini et isolé de tout le reste. Cette condition a été diagnostiquée et décrite par des spécialistes spirituels et orthodoxes, les écrivains ascétiques, qui appellent cela «l'éparpillement » ou la « dispersion » de l'esprit. Par exemple, Nicetas Stethatos, le disciple de saint Syméon le Nouveau Théologien, affirme que :

 

    Dans la mesure où notre vie intérieure est en discorde et dispersée parmi tant de choses contraires, nous sommes incapables de participer à la vie de Dieu. Nous désirons des choses  opposées et contraires, et nous sommes déchirés par la guerre incessante entre eux, et c’est ce qu’on appelle la « discorde » de l'esprit, une condition qui divise et détruit l'âme. Tant que nous sommes affligés par le tumulte de nos pensées, et aussi longtemps que nous serons gouvernés et contraints par nos passions, nous sommes nous-mêmes tant que nous sommes gouvernés et contraints par nos passions, nous sommes auto-fragmentés et coupés de l’Unité divine.

 

    Pourtant, si l’attention est la réponse au dilemme de la fragmentation humaine, et la désintégration, le but n’est pas un retour à une forme de conscience présumée édénique, mais plutôt à la grâce du Saint-Esprit, placée dans nos cœurs au moment de notre baptême. Cette focalisation sacramentelle est au cœur de la théologie spirituelle de Diadoque, pour qui la guérison commence par le don du Saint-Esprit, tandis que la dualité du moi déchu est unifiée par l'invocation de la prière de Jésus. Il s'ensuit que la motivation première de la pratique de l'attention intérieure, le but de se tourner vers l'intérieur et d'entrer dans le cœur, de rencontrer le Saint-Esprit qui habite en nous, un principe qui a été constamment et même systématiquement réaffirmé par les Hésychastes byzantins ultérieurs.

 

    Nous trouvons essentiellement le même enseignement dans les Écritures. Le fils prodigue a quitté sa maison et s'est rendu dans un lieu lointain, où l'Évangile dit qu'il a "dispersé" (ou "éparpillé") sa "substance" (Luc 15, 13).(διεσκόρπισεν τὴν οὐσίαν αὐτοῦ) D'une certaine manière, cela signifie qu'il a dilapidé tout son argent, mais le sens le plus profond est la richesse de l'âme, notre héritage spirituel, puisque notre « substance » est l'esprit que Dieu a placé en nous et dans lequel, par le saint baptême, il a implanté sa propre grâce, nous revêtant de « notre vêtement originel de gloire ». » (cf. Luc 15, 22), et « envoyant son propre Esprit dans nos cœurs » (Ga 4, 6). Mais lorsque nous nous séparons de cette grâce, nous perdons notre unité spirituelle et nous nous fragmentons.

 

    L’esprit humain déchu est fragmenté, continuellement enclin aux distractions et dispersé dans une infinité troublée de pensées et de sensations déconnectées. Notre esprit est toujours ailleurs que notre corps. Plutôt que de travailler à atténuer cette faiblesse constitutive, nous avons construit une culture de distractions organisées, aidant et encourageant l’esprit dans son état déchu. On peut affirmer que l’ordinateur lui-même est un esprit déchu, une puissante extension de nos propres désirs douteux, créé à notre image. S'attarder de manière non régénérée dans un royaume d'illusions ; fascinés par les images qui voltigent sur nos écrans d’ordinateur, nous devenons « des mouches prédatrices et ennuyeuses qui bourdonnent sur la fenêtre de la chambre », désespérées de consommer toute la futilité du monde.


    Pourtant, nous ne sommes pas des prédateurs, mais des proies. Nous ne sommes pas les utilisateurs de technologies de l’information et des médias sociaux, mais nous sommes plutôt utilisés, manipulés et exploités par eux. Dans notre culture des distractions, les espaces publics et privés sont saturés de technologies conçues pour capter et s'approprier notre attention ; nos vies mentales intérieures, comme notre corps, ne sont que des ressources qui peuvent être récoltées par de puissants intérêts économiques (Crawford suggère que la distraction est à l’esprit ce que l’obésité est au corps). Nous ne devrions donc pas nous concentrer uniquement sur la technologie et la culture numérique, mais aussi sur les intérêts et les motivations qui guident leur conception et favorisent leur diffusion dans tous les aspects de notre vie.

 

    Tout au long de sa longue histoire, le christianisme a souvent été soumis à des structures politiques et économiques dominantes, en oubliant que l'Évangile n'est pas un dérivé de la culture humaine, mais qu'il est générateur d'un nouveau mode de vie. Nous devons retrouver le pouvoir de l’Évangile en tant que force contre-culturelle, non pas dans le but de déstabiliser la société, mais afin de créer des communautés qui affirment la vie. Nous devons redécouvrir non seulement que notre foi et notre vocation à la sainteté nous distinguent du monde, mais qu'elles engendrent également un monde nouveau et alternatif ; non pas une réalité virtuelle, mais la réalité de la vertu. Afin de réaliser notre appel, l’attention doit être notre attitude et notre philosophie fondamentales. Sans attention, il n’y a pas de prière, et sans prière, il n’y a pas de communion avec Dieu, pas de participation à la vie divine. La pratique de l’attention intérieure, de la descente de l’esprit dans le cœur, est à la fois une activité et un mode de vie qui nous situe dans l’existence authentique, c’est-à-dire dans notre relation avec Dieu. C'est pourquoi on dit si souvent que l'attention est équivalente au souvenir de Dieu, à la conscience consciente de la grâce du Saint-Esprit qui demeure en nous. Prendre soin de nous-mêmes et nous occuper de nous-mêmes est la méthode la plus efficace pour reprendre possession de notre autodétermination auprès de ceux qui souhaitent nous la prendre. Transfigurée par la grâce, l'attention découvrira de nouveaux objets d'attention, car elle prendra sa source dans un nouveau sujet, non plus conforme à la forme du monde, mais transformé dans le renouvellement de son esprit  (Rom 12, 2), possédant et possédé par la pensée du Christ (1 Cor 2, 16).

 

    En conséquence, notre vie intérieure devient « informe » et nous devenons sensibles à ce qui nous est présenté par de puissantes forces commerciales qui ont remplacé les autorités culturelles traditionnelles.4 Être attentif, en revanche, est la première étape. en revendiquant notre humanité, notre libre arbitre et notre autodétermination en tant qu'êtres humains. Nous choisissons ce à quoi nous devons prêter attention et, dans un sens très réel, cela détermine ce qui est réel pour nous ; ce qui est réellement présent à notre conscience. En revanche, la distraction et la fragmentation révèlent un vide éthique au centre de notre existence, incitant Crawford à appeler à une « éthique » et à une « ascétique » de l’attention pour notre époque, fondées sur une vision réaliste de l’esprit humain.

Version française par Maxime le minime