lundi 2 avril 2018

"Deux conceptions du sacrifice", une analyse sans faille par S. Despot

LE BRUIT DU TEMPS par Slobodan Despot

Le 23 mars dernier, dans un supermarché des faubourgs de Carcassonne, deux conceptions du sacrifice se sont confrontées. Et l’une a égorgé l’autre. Mais laquelle a vaincu?

Les djihadistes poussent en France comme champignons après la pluie. Certains partent faire leur guerre sainte en Syrie, d’autres accomplissent leur destin là où ils se trouvent. Certains sont lourdement armés et organisés en bandes, d’autres solitaires et seulement équipés de couteaux. Certains sont recrutés par des cadres terroristes, d’autres «autoradicalisés» sur les réseaux sociaux. Tous ont une arme imparable: ils ont renoncé à leur propre vie. Ils ont déposé d’entrée de jeu leur tête sur le billot, pour leur cause, pour leur dieu, par nihilisme ou lavage de cerveau, peu importe. Ce sacrifice est le gage suffisant de leur salut, et ils se réjouissent de «sauver» autant que possible d’infidèles en les entraînant avec eux dans l’au-delà.

L’hybridation du Mal

Radouane Lakdim était, selon le criminologue Xavier Raufer, un «hybride racaille-salafiste», comme les banlieues en sont remplies. Lorsque les journalistes ont accouru dans la cité d’Ozanam, ils ont été rembarrés, menacés, dépouillés par des «milices narco-islamistes», et ils en ont témoigné pour une fois sans périphrases (notamment sur l’irénique France-Info), parce qu’ils ont senti la lame s’approcher de leur propre cou. Les banlieues chantent le sacrifice du héros, qui n’est évidemment pas le gendarme.
Ces «zones de non-droit» sont devenues pour la France des zones de ténèbre et d’épouvante où même les flics et les pompiers rechignent à s’aventurer. Ce qui y règne ne saurait être qualifié de bon ni d’acceptable sous aucun régime reconnaissant la distinction du bien et du mal. Ce qui y règne est la violence pure, le grégarisme, le chantage et la rapine. Ces trous noirs engloutissent tout ce qu’on y investit — comme les bébêtes «politiques de la Ville» — sans restituer le moindre rayon de lumière. Les «souchiens» les contournent et préfèrent regarder ailleurs.
Le cinéaste Jacques Audiard est l’un des rares qui s’y aventurent et qui soient parvenus à y établir ce qu’il considère comme des relations de confiance. Dans son film Dheepan, western de l’ère de la globalisation, il met en scène, justement, ces racailles qui basculent islamistes en un clin d’œil. Pourtant, lui aussi tient ses boules Quiès à portée de main. Voici ce qu’il déclarait en janvier 2016, dans l’entretien qu’il m’a accordé lors du festival de cinéma alternatif de Küstendorf:
Cachez-moi ce Mal que je ne saurais voir, clame le Tartuffe moderne qui a envahi les rédactions, les ministères, les académies et les écoles. Et quand le Mal se fait trop ostensible, trop hurlant, il le noie dans les alibis. Il l’émiette dans la «fracture sociale», il le psychologise et le psychiatrise. Le Mal n’en recule pas pour autant, pas plus que les «circonstances» censées le fabriquer ne se modifient.
Plutôt que de le combattre le Mal, on s’attache à le «comprendre» dans l’espoir vain que cette hypothétique compréhension permettra de le déraciner. Or «s’interroger sur le fondement psychique de l’acte terroriste revêt aussi peu d’intérêt, ou à peu près autant, que de s’interroger sur ce qui fait qu’un beau matin, je veux changer de coupe de cheveux, ou refaire la déco de mon bureau» (Ingrid Riocreux). Mais l’étude a un gros avantage: elle dispense de l’action.
Un des principaux leviers d’inaction tient dans la plaidoirie académique sur le thème du cépalislam. En effet, la racaille fanatisée, c’est pas l’islam, mais d’un autre côté, le soufisme non plus n’est pas l’islam, et que dire du courant chiite? La radicalisation brutale des jeunes dans la jungle inhumaine des villes a certainement beaucoup à voir avec la société industrielle en soi. La religion technologique est porteuse de violence et d’ensauvagement, Rousseau déjà l’avait dit, et un Heidegger, un Günter Anders, un Ellul ou un Unabomber ont largement illustré ce constat. Mais cette potentialité se réalise, en l’occurrence, par l’adhésion à une idéologie précise.
Or l’islam est dès les origines, et comme son nom l’indique, un logiciel de soumission décentré et autorépliquant qui n’aura ni l’envie ni le droit de s’arrêter avant d’avoir plié la planète à sa loi… ou d’avoir été mis hors-jeu par le développement de la conscience. Comme il l’a déjà été, du reste, dans ces pays du Moyen-Orient qui furent réislamisés de force depuis les années 1990 avec l’aide des fanatiques saoudiens et du colonialisme anglo-saxon. On ne peut pas plus en vouloir à l’islam de se répandre qu’à l’eau de s’étaler. Pour ne pas être submergé, il convient de l’endiguer, par l’éducation et par la coercition. C’est ce que font toutes les sociétés historiquement habituées à cohabiter avec lui: l’Inde, la Russie, la Chine… mais aussi l’Afghanistan, l’Irak ou la Syrie avant l’intervention de leurs «amis» occidentaux.

De la tolérance à la connivence

Toutes… sauf l’Europe et la France en particulier, où les pouvoirs se sont mis sur le mode complaisant. C’est pourquoi le mal islamiste prolifère sans obstacle, entouré d’alliés passifs ou actifs qui lui savonnent la pente. Et qui font les yeux ronds lorsque leurs protégés, pourtant tous «suivis par les services», finissent par faire ce qu’ils ont promis de faire. Les pouvoirs français aiment désigner des ennemis abstraits, sans aucun impact sur leurs intérêts et sans aucune agressivité concrète à l’égard de leur pays (dans les années 1990, ils mettaient même en garde contre le «terrorisme serbe»!). L’ennemi de proximité, en revanche, ils le cajolent. Perversion ou stupidité? A moins que nous nous trompions par naïveté et qu’ils soient déjà de son côté?
Moins d’une semaine avant l’attentat de Trèbes, M. Macron® recevait ainsi Hashim Thaçi, le «président» de la «république du Kosovo» non reconnue par les Nations Unies. Rien n’a pu entacher la cordialité de leurs relations: ni le statut conflictuel de cet Etat-croupion, ni son échec socio-économique patent, ni sa pépinière de djihadistes, ni sa fonction de plaque tournante pour les pires trafics affectant le continent, ni même le rapport au Conseil de l’Europe du parlementaire suisse Dick Marty sur le commerce d’organes humains, mettant en cause les plus hautes hiérarchies locales.
Dans les jours qui ont suivi, le même chef d’État qui recevait ce «parrain de la pègre» s’est associé sans ciller aux sanctions contre la Russie à cause d’un empoisonnement absurde qui lui avait été imputé sans l’ombre d’une preuve. Cependant qu’au Kosovo, la police locale terrorisait et molestait une réunion de pèlerins orthodoxes avant de rouer de coups et d’enlever un secrétaire d’État serbe. Contre cette barbarie, la France officielle n’a pas émis la moindre protestation. Par sa complaisance, elle l’a sans doute même encouragée.
Cet épisode qui n’eut aucune couverture médiatique n’est qu’une illustration récente de la complicité de la France officielle avec le terrorisme le plus brutal de notre temps. Les affaires libyenne et syrienne sont autrement plus éloquentes, sans parler de la volonté officielle d’«accueillir» les djihadistes français coincés en Syrie. Peut-on croire que le soutien de l’islamisme à l’étranger soit sans rapport avec l’islamisation du territoire national? Peut-on croire que la participation active de la France officielle à l’éradication des chrétiens du Kosovo et d’Orient ne soit qu’un effet regrettable mais collatéral de la défense des intérêts nationaux dans le monde?
Oui, on peut le croire. Il suffit que M. Macron® esquisse un geste de bénédiction devant le cercueil de Johnny Hallyday pour que les stryges laïcardes (celles-là mêmes qui n’ont rien à redire aux prières de rue islamiques) se mettent à ululer. Et cet incident microscopique servira à entretenir dans les masses le mythe d’une France encore, malgré tout, chrétienne — au moins dans ses obsèques et ses baptêmes. «Le Rite est l’écorce de la foi et le commencement du désordre», nous rappelle le Livre du Tao. Hormis ces quelques rites, et hormis l’édifice des droits de l’homme qui n’aurait pu exister sans le christianisme, la «fille aînée de l’Église» est aujourd’hui l’un de ses ennemis les plus acharnés.

L’arme du martyre

Pensait-il à cela, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame lorsqu’il décida d’échanger sa vie contre celle d’une otage de Radouane Lakdim? Songeait-il qu’il servait un État hostile à ses convictions les plus sacrées? Sans doute que non. Probablement ne pensait-il même pas à son catéchisme, même s’il y était attaché. Son acte, a-t-on dit, est l’aboutissement d’une vie d’éducation au don de soi. Il est mort en tant que gendarme et en tant que chrétien, deux «professions» qui ont en commun l’esprit de sacrifice.
L’aurait-il fait s’il avait dû y penser? La foi vécue n’est pas un règlement, mais un mode de vie. Comme Antigone, Arnaud Beltrame vivait selon les lois non écrites qui sont au-dessus des lois. Aucune loi écrite ne vous commande de donner votre vie pour autrui.


Voilà donc le lien paradoxal qui unit le djihadiste au gendarme. Tous deux ont volontairement déposé leur vie. Tous deux sont les produits d’une éducation suffisamment forte pour leur faire accepter le sacrifice suprême.
Et voici la différence. L’éducation qui a conduit Radouane à donner sa vie pour en voler d’autres est un pacte satanique assorti d’une promesse absurde de paradis posthume peuplé de vierges offertes. L’éducation qui a conduit Arnaud à donner sa vie pour en sauver une autre est la seule susceptible de construire une société où l’homme ne soit pas un loup pour l’homme, mais son égal et son frère.
L’éducation de Radouane, le système préfère ne pas en parler. Il la noie dans les méandres sociopolitiques du cépalislam. Il en combat les effets — comme il peut —, sans jamais remonter aux causes.
L’éducation d’Arnaud, le système n’aime pas en parler non plus. Elle dément toutes les «valeurs» sur lesquelles le système est assis, en particulier l’incitation à l’égoïsme radical et la volonté d’éteindre toute noblesse dans l’individu pour la remplacer par des vertus collectives. Il ne veut pas voir, pourtant, que c’est l’éducation d’Arnaud, préservée comme un mot de passe dans la semi-clandestinité, qui maintient encore la cloison entre un peuple et une cage à rats.
On a pu dire que ce n’était pas la mission d’un homme d’armes que de jouer à l’agneau. Mais qu’a fait le Christ? Si d’aventure le gendarme avait réussi à maîtriser le djihadiste, sa bravoure serait distinguée mais rapidement oubliée. Sa mort, en revanche, transforme son geste en martyre, c’est-à-dire en témoignage universel. Son échec est une victoire, comme celui du Christ à Pâques.
Le martyre du lieutenant-colonel Beltrame a rallongé de quelques jours la Semaine sainte de l’an de grâce 2018. Il est annonciateur d’une double résurrection: celle de son âme et celle d’un peuple dont il est désormais l’un des saints protecteurs. Son geste dissipe la peur et ouvre les yeux. Et il entraîne — de la gauche à la droite et des chrétiens aux athées —, une adhésion qui n’a rien à voir avec les croyances. Les «lois au-dessus des lois» d’Antigone sont valables pour toute l’humanité, en tous lieux.
Pourtant, l’on a vu des apparatchiks (dont le Castaner qui veut l’«accueil» des djihadistes) pouffer de rire à ses obsèques. Les individus capables de se marrer en un tel moment ne sont pas des gens, mais des spectres cartilagineux. Leur règne s’éparpillera un jour aux quatre vents comme les oripeaux d’un épouvantail. Et ils iront rejoindre dans les trous noirs leurs amis djihadistes.


Aucun commentaire: