GRAND CARÊME Programme de 40 textes PATRISTIQUES - 14. St Martyr Justin 1ère Apologie 38-45

38. Quand le Saint-Esprit introduit le Christ, il le fait s'exprimer ainsi : "J'ai étendu mes mains vers le peuple incrédule et contradicteur, vers ceux qui marchent dans les voies mauvaises." Et encore: "J'ai présenté mon dos au fouet et mes joues aux soufflets; je n'ai pas détourné ma face de l'affront des crachats, et le Seigneur a été mon aide: c'est pourquoi je n'ai pas eu honte, et mon visage a été comme un rocher solide, et j'ai su que je ne serais pas confondu ; car celui qui doit me justifier est proche." Il dit encore : "Ils ont jeté le sort sur mes vêtements, et ils ont percé mes pieds et mes mains; et moi, je me suis endormi et j ai pris mon sommeil, et ensuite je me suis réveillé; car le Seigneur m'a relevé." Puis, plus loin: "Ils ont remué les lèvres et secoué la tête en disant : "Qu'il se délivre lui-même." Tous ces faits ont été réalisés par les Juifs en la personne du Christ; car, pendant qu'il était en croix, les pas- sants grimaçaient des lèvres et branlaient la tête en disant: "Lui qui ressuscitait les morts, qu'il se délivre!"

 39. Le Saint-Esprit veut-il employer le ton de la prédiction, écoutez-le: "Or la loi sortira de Sion, et la parole de Dieu de Jérusalem, et il jugera parmi les nations, et il gouvernera une grande multitude. Et les nations forgeront leurs glaives en fers de charrue, et leurs lances en faucilles; et les peuples ne lèveront plus l'épée contre les peuples, et ils n'apprendront plus à se faire la guerre." L'événement a confirmé cette parole, vous pouvez vous en convaincre. Car douze hommes sont sortis de Jérusalem pour parcourir le monde; ils étaient grossiers et ne savaient pas parler; mais la vertu de Dieu les soutenait, et ils ont annoncé à tout le genre humain qu'ils étaient envoyés du Christ pour enseigner la parole de Dieu ; et nous qui jadis nous souillions de meurtres et de carnage, nous ne faisons plus la guerre, même à nos ennemis. Bien plus, de peur d'un mensonge, et pour ne pas tromper ceux qui nous font subir des interrogatoires, nous confessons avec joie notre Seigneur Jésus, et nous mourons pour lui. Il nous serait facile pourtant de nous autoriser de ce proverbe: Mes lèvres ont juré, mais mon coeur refusait (Hippolyte d'Euripide, vers 612); Mais ce serait chose ridicule que l'on vît les soldats enrôlés sous vos drapeaux rester fidèles à leur serment, au mépris de leur propre vie, au mépris de leurs affections de famille et de patrie, eux à qui vous ne pouvez promettre qu'une récompense corruptible, tandis que l'on nous verrait, avec la perspective de l'immortalité, refuser de nous exposer à toutes les persécutions qui peuvent nous obtenir les récompenses promises par notre souverain maître 40. Ecoutez maintenant ce que l'Esprit saint a inspiré au roi-prophète au sujet de ces hérauts de la doctrine de Jésus-Christ, qui ont prophétisé sa venue: "Le jour le raconte au jour, et la nuit le redit à la nuit. Il n'est point de nation, quelle que soit sa langue, qui n'entende leur voix. Le bruit qu'ils font a parcouru toute la terre et leurs paroles sont allées jusqu'aux confins du monde. Il a placé son tabernacle dans le soleil, et sortant de là comme l'époux de sa couche, semblable à un géant, il s'élance dans la carrière." Puisque nous parlons de David, nous ne ferons pas mal de rap- porter ici quelques passages qui pourront vous faire juger quelle règle de conduite le Saint-Esprit donne à l'homme, et aussi comme il prédit la coalition d'Hérode, roi des Juifs, avec Ponce-Pilate, votre procurateur, et ses soldats, contre Jésus-Christ ; comme il annonce la conversion du genre humain à la foi, comme il dit que Jésus-Christ sera appelé le fils de Dieu, et comme il prophétise la promesse que le Père fait à son fils de lui soumettre ses ennemis, les efforts des démons pour se soustraire à la puissance de Dieu le Père et de Jésus-Christ lui-même, et enfin ce grand appel à la pénitence, que le Seigneur adresse à tous les hommes avant le jour du jugement. Voici ces paroles: "Heureux celui qui ne suit pas l'assemblée des impies, et ne marche pas dans la voie du pécheur, et ne s'assoit pas sur le siège d'iniquité! Heureux celui dont la volonté est dans la loi du Seigneur, et qui médite jour et nuit ses commandements! Il sera comme l'arbre planté sur le bord des eaux; il donnera son fruit dans la saison, et sa feuille ne se fanera pas, et tout ce qu'il fera prospérera. Il n'en est pas ainsi pour les impies, non, il n'en est pas ainsi. Ils seront comme la poussière que le vent enlève de la face de la terre; aussi les impies ne siégeront pas au jugement, ni les pécheurs au conseil des justes, parce que le Seigneur connaît la voie des justes, et le chemin des impies périra. Pourquoi les nations ont-elles frémi, et pourquoi les peuples ont-ils formé de vains complots? Les rois de la terre se sont levés, et les princes se sont ligués contre le Seigneur et contre son Christ, disant: Rompons les chaînes qu'il nous a données, et rejetons son joug loin de nous. Mais celui qui habite aux cieux se rira d'eux, et le Seigneur les tournera en dérision. Puis il leur parlera dans sa colère, et il les dispersera dans sa fureur. Mais moi, je me suis constitué roi par sa puissance, roi sur Sion, sa montagne sainte, et j'annonce les préceptes du Seigneur. Le Seigneur m'a dit: Tu es mon fils: je t'ai engendré aujourd'hui. Demande-moi, et je te donnerai les nations en héritage, et je ne bornerai tes possessions qu'aux confins de la terre. Tu les gouverneras avec une verge de fer, et tu les briseras comme des vases d'argile. Et vous maintenant, rois, comprenez; instruisez-vous, vous qui jugez la terre. Servez le Seigneur avec un respect mêlé de crainte, et tremblez, lors même que vous chantez ses louanges. Saisissez ses leçons, de peur que le Seigneur ne s'irrite et que vous ne vous écartiez du droit chemin. Lorsque son courroux s'allumera tout à coup, heureux ceux qui auront mis en lui leur confiance."

 41. Dans une autre prophétie, l'Esprit de Dieu voulant annoncer le règne de Christ après le supplice de la croix, fait dire encore à David: "Chantez un cantique au Seigneur par toute la terre, et annoncez chaque jour son salut, car le Seigneur est grand et digne de louanges; il est terri- ble au-dessus de tous les dieux, car tous les dieux des nations sont les simulacres des démons, et c'est Dieu qui a fait les cieux. La gloire et la majesté marchent devant lui; la force et la splendeur habitent dans son sanctuaire. Rendez gloire au Seigneur, père des siècles ; recevez sa grâce ; prosternez-vous devant lui et adorez-le dans les parvis de son sanctuaire. Que la terre tremble en sa présence; mais si elle fait le bien, elle prospérera. Qu'elle ne se trouble pas; que toutes les nations se réjouissent: le Seigneur règne du haut du bois."

42. Parfois aussi, vous avez pu vous en apercevoir d'après ce qui a été déjà cité, le Saint-Esprit parle des événements futurs comme s'ils étaient arrivés, et à ce propos nous nous empressons de lever toutes les diffi- cultés et d'ôter toute excuse aux lecteurs. L'Esprit saint connaît l'avenir; aussi le raconte-t-il comme s'il était accompli. Voulez-vous la preuve de cette explication? écoutez: David parla du crucifiement quinze cents ans avant la naissance du Christ; or personne avant lui n'avait, par son sup- plice, apporté une pareille félicité au monde; personne ne l'a fait depuis le Christ. Au contraire, notre Seigneur Jésus, crucifié et mort, s'est ressuscité; et, de retour au ciel, il y a repris son empire, et c'est cette bonne nouvelle qui, portée en son nom à toutes les nations par les apôtres, fait la joie de tous ceux qui vivent dans l'attente de l'immortalité promise.

43. Que d'ailleurs, si nous parlons de prescience et de prédiction, on se garde bien de conclure que nous croyons à la fatalité et au destin. Non, et en voici la preuve. Il est, disons-nous, pour les méchants des punitions et des supplices, pour les bons des récompenses et des bienfaits; les prophètes nous ont appris cette doctrine, et nous en soutenons la vérité. S'il n'en était pas ainsi, si tous suivaient la loi du destin, où serait le libre arbitre? car si c'était par nécessité que celui-ci est bon, celui-là mauvais, le premier ne serait pas digne d'éloges, pas plus que le second ne serait coupable. Et si le genre humain n'avait pas le pouvoir de choisir par un acte de sa libre volonté le sentier de la vertu ou le chemin du vice, il n'au- rait pas à répondre de ses actions. Mais l'homme a cette liberté de faire le bien ou le mal à son choix: nous le pouvons. Ne voit-on pas en effet le même homme tenir la conduite la plus diverse. Si la loi du destin le forçait à être méchant ou vertueux, certes il ne serait pas soumis à ces con- tradictions et à ces perpétuelles variations. Loin de là, il n'y aurait ni un homme vertueux ni un homme dépravé, puisque le destin serait la cause du mal et en même temps la cause du bien. Ou encore, nous tomberions dans cette doctrine dont nous avons parlé plus haut, et qui consiste à nier la vertu et le vice, et à ne voir dans le bien et le mal que des opinions dif- férentes; ce qui est aux yeux de la saine raison une impiété et une absur- dité monstrueuses. Pour le destin inévitable tel que nous l'entendons, c'est celui qui attend les bons pour les récompenser selon leurs mérites, et les méchants pour leur infliger les supplices qu'ils ont encourus. Car Dieu n'a pas créé l'homme comme les plantes et les brutes qui ne savent ce qu'elles font; et l'homme ne mériterait ni récompense ni louange s'il n'avait pas le choix de la vertu et s'il y naissait tout façonné; de même qu'il ne pourrait encourir aucune peine s'il était méchant, et qu'il ne le fut pas de lui- même, mais qu'enchaîné au vice par sa naissance, il ne pût se délivrer de son joug.

44. C'est le Saint-Esprit lui-même qui nous a donné ces enseignements, puisqu'il atteste par l'organe de Moïse que Dieu dit au premier homme sortant de ses mains: "Voici le bien et le mal devant toi: choisis le bien." C'est ce que confirme un autre prophète, Esaïe, quand il met dans la bouche de Dieu le Père les paroles suivantes: "Lavez-vous de vos souil- lures et purifiez-vous; enlevez le mal de vos coeurs, et apprenez à faire le bien; rendez justice à l'orphelin et défendez la veuve. Présentez-vous alors, et nous compterons, dit le Seigneur. Vos péchés vous eussent-ils rendus rouges comme la pourpre, je vous rendrai blancs comme la laine; fussiez-vous écarlates, je vous rendrai plus blancs que la neige; et si vous le voulez, et que vous m'écoutiez, vous serez nourris des biens de la terre ; mais si vous ne m'écoutez pas, le glaive vous dévorera ; car c'est la bouche du Seigneur qui a parlé." Or ces paroles, le glaive vous dévorera, ne sig- nifient pas que la désobéissance sera punie par les coups du glaive; mais ce glaive de Dieu, c'est le feu dont ceux qui s'attachent au mal deviennent la pâture. Aussi dit-il: "Le glaive vous dévorera; car c'est la bouche du Seigneur qui a parlé." Et ce terme dévorera ne peut s'appliquer à l'épée qui frappe et tue d'un seul coup. Aussi quand Platon a dit: "La faute est à l'homme libre qui choisit. Dieu n'y est pour rien," il a emprunté cette parole à Moïse; car Moïse est plus ancien que tous les écrivains de la Grèce. Et tout ce que les poètes et les philosophes ont pu dire sur l'im- mortalité de l'âme, sur les châtiments après la mort, sur la contemplation céleste de la divinité ou tout autre dogme semblable, ils en ont pris le principe dans les prophètes, et sont ainsi parvenus à comprendre et à expliquer ces vérités. C'est là qu'ils ont puisé tous les éléments du vrai qu'ils possèdent, et si leurs emprunts sont difficiles à constater, cela tient à la grande contrariété de leurs opinions. Maintenant, de ce que nous disons que l'avenir a été prédit, il n'en résulte pas que nous consacrions le principe de la nécessité et du destin. Non, mais comme Dieu prévoit toutes les actions futures des hommes, comme il doit rendre à chacun selon le mérite de ses oeuvres, et récompenser les actes de vertu, il fait faire des prédictions par l'Esprit saint, appelant ainsi sans cesse le genre humain au souvenir et à la réflexion, et montrant pour lui toute sa sollic- itude et sa providence. Aussi les génies du mal sont-ils parvenus à obtenir que l'on punit de mort ceux qui liraient les livres d'Hystaspe, de la Sibylle et des prophètes; car ils voulaient, à force de crainte, détourner les hommes de cette lecture et des salutaires enseignements qu'ils y devaient trouver, et par ce moyen les retenir sous leur joug ; mais ils n'ont pas pu interdire ces ouvrages pour toujours; car non seulement nous- mêmes nous les lisons sans crainte, mais nous vous les offrons pour que vous les voyiez, et dans la persuasion qu'ils seront agréables à tous. Et quand même nous ne les ferions lire qu'à un petit nombre, ce serait tou- jours un gain immense; car, semblables à de bons laboureurs, nous recevrions pour cette moisson une abondante récompense.

 45. Le Père éternel devait enlever le Christ au ciel après sa résurrection, et l'y conserver jusqu'à ce qu'il ait frappé les démons ses ennemis, jusqu'à ce que le nombre des prédestinés et des saints soit rempli; car si la conflagration générale n'a pas encore eu lieu, ce délai n'a été accordé qu'en faveur des élus. Or, écoutez comme David va prédire ces événements: "Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite jusqu'à ce que j'aie fait de vos ennemis l'escabeau de vos pieds. Le Seigneur fera sortir de Jérusalem le sceptre de votre force, et vous dominerez au milieu de vos ennemis. A vous est le commandement dans le jour de votre puis- sance et dans les splendeurs de vos saints. Je vous ai engendré de moi avant l'étoile du matin." Ces mots: "Il fera sortir de Jérusalem le sceptre de votre force," étaient le symbole et l'annonce de cette parole puissante que, sortant de Jérusalem, les apôtres allèrent prêcher au monde. Nous le savons, il y a peine de mort pour tous ceux qui enseignent, pour tous ceux qui confessent le nom du Christ, et néanmoins nous l'enseignons partout, partout nous embrassons sa foi. Que si vous lisez ces pages avec un esprit de haine, vous pouvez nous tuer, et rien de plus, nous vous le répétons; car en quoi nous nuit-elle cette mort? tandis que vous et tous ceux qui nourrissent une animosité injuste, tous ceux qui ne se repentent pas de leurs erreurs, elle vous dévoue au feu éternel!

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