GRAND CARÊME Programme de 40 textes PATRISTIQUES - 10. St Martyr Justin Le Philosophe - 1ère Apologie 8-14

1èreApologie adressée à Antonin-le-Pieux, en faveur des chrétiens

St JUSTIN
8. Remarquez-le d'ailleurs; c'est uniquement à cause de vous que nous donnons ces explications. Car à vos interrogatoires nous pourrions nous contenter de répondre non; mais nous ne voudrions pas de la vie achetée par un mensonge. Tous nos désirs tendent à cette existence, éternelle, incorruptible, au sein de Dieu le père et le créateur de l'univers; et nous nous hâtons de le confesser hautement, persuadés fermement que ce bon- heur est réservé à ceux qui par leurs oeuvres auront témoigné à Dieu leur fidélité à le servir et leur zèle ardent à conquérir cette céleste demeure, inaccessible au mal et au péché. Voilà en peu de mots quelles sont nos espérances, les leçons que nous avons reçues du Christ et les préceptes que nous enseignons. Platon a dit de Rhadamanthe et de Minos que les méchants étaient traduits à leur tribunal et y recevaient leur châtiment: nous, nous disons cela du Christ; mais, selon nous, le jugement frappera les coupables en corps et en âme, et le supplice durera, non pas seulement une période de mille années, comme le disait Platon, mais l'éternité tout entière. Que si cela paraît incroyable, impossible, nous répondrons que c'est là tout au plus une erreur sans conséquence dangereuse, et qu'il n'y a pas là matière au plus léger reproche.

9. Si nous ne nous couronnons pas de fleurs, si nous ne sacrifions pas de victimes en l'honneur de tous ces dieux que la main des hommes a taillés et qu'elle a dressés dans les temples, c'est que dans cette matière brute et inanimée nous ne voyons rien qui ait même une ombre de divinité (en effet, il nous est impossible de croire que Dieu ressemble à ces images que l'on prétend faites en son honneur). Non, ce sont là les simulacres et les insignes de ces génies du mal dont nous parlions naguère. Est-il donc besoin de vous le dire, et ne savez-vous pas bien comment les artistes tra- vaillent la matière, comme ils la taillent et la sculptent, comme ils la fondent et la battent? Et combien de fois les vases les plus ignobles, n'ayant fait sous la main de l'ouvrier que changer de forme et de figure, ne sont-ils pas devenus des dieux? Voilà ce qui à nos yeux est une absurdité, et, de plus, un outrage à la majesté divine, puisqu'au mépris de la gloire et de l'ineffable substance de Dieu, son saint nom est prostitué à de viles et corruptibles créations. Tous ces artistes eux-mêmes, ce sont des impies, vous ne l'ignorez pas. Ils sont livrés à tous les vices; et, pour n'en citer qu'un trait, ne vont-ils pas jusqu'à outrager les jeunes filles qui partagent leurs travaux? Stupidité incroyable! C'est à des débauchés qu'il est donné de créer et de faire ces dieux devant qui le monde va se prosterner! Et voilà les gardiens du sanctuaire de ces divinités! et on ne comprend pas tout ce qu'il y a de criminel à penser et à dire que des hommes sont les gardiens des dieux! 

10. Quant à nous, nous savons que Dieu n'a pas besoin des offrandes matérielles des hommes, lui qui possède toutes choses; mais nous avons appris et nous tenons pour véritable qu'il agrée ceux qui tâchent d'imiter ses perfections et de pratiquer la pureté, la justice, la charité, enfin toutes les perfections de ce Dieu ineffable. C'est lui qui dans sa bonté souveraine a daigné tirer le monde du chaos primitif pour le donner aux hommes; c'est lui qui leur a promis aussi, s'ils se montrent par leurs oeuvres dignes des desseins de la Providence, de leur accorder, dans le sein de sa gloire la couronne incorruptible de l'immortalité. Car, si dans l'origine, lorsque nous n'étions pas encore, il a bien voulu nous créer, de même aussi il accordera l'éternelle jouissance de sa gloire à ceux qui se seront efforcés de choisir les moyens de lui plaire. En effet, il ne dépendait pas de nous d'être créés; tandis que, pour nous attacher à ce qui peut plaire à Dieu, il suffit d'employer les forces de la raison qu'il nous a donnée, il suffit de céder aux inspirations et aux lumières de la foi que sa grâce nous prodigue chaque jour. Aussi regardons-nous comme de la plus haute importance pour tous les hommes, non seulement de ne pas être détournés de ces enseignements, mais d'y être, au contraire, puissamment encouragés. Car ce que n'avaient pas pu faire les lois humaines, l'esprit divin l'aurait fait, si les démons, appelant à leur aide la nature per- verse et les mauvaises passions de chacun, n'avaient inventé et répandu contre nous, malgré notre innocence, les plus odieuses calomnies et les plus perfides accusations. 

11. Quand vous nous entendez parler de ce royaume, objet de nos espérances, vous vous imaginez bien à tort qu'il s'agit d'un royaume humain: non, nous parlons du royaume de Dieu. Ce qui le prouve, c'est que nous confessons hautement devant vous notre titre de chrétien, quoique nous n'ignorions pas que cet aveu vaut la mort. Et ne voyez- vous pas que, si nous attendions une couronne humaine, nous renierions notre foi, nous prendrions le plus grand soin de nous cacher pour con- server notre vie et pour arriver au but de nos désirs? Mais non, nos espérances ne sont pas dans le temps, et alors nous nous rions des bour- reaux; car, après tout, ne faut-il pas mourir?

12. Certes vous trouvez en nous les plus utiles amis et les plus zélés par- tisans de l'ordre et de la paix, puisque, d'après notre doctrine, nul ne peut se soustraire aux regards de Dieu : le méchant, l'avare, le perfide, pas plus que le vertueux et le juste, et qu'en raison de ses oeuvres, chacun marche au supplice ou au salut éternels. Si tous les hommes étaient bien per- suadés de cette vérité, quel est celui qui voudrait commettre un crime d'un instant avec la conscience d'avoir à l'expier par les tourments du feu éternel? Avec quel soin, au contraire, chacun ne se contiendrait-il pas, ne s'ornerait-il pas de toutes les vertus, autant pour éviter le châtiment que pour mériter la récompense promise! Ce n'est jamais la crainte de vos lois et de vos peines qui fait chercher au coupable le moyen de se cacher; car il sait bien, quand il commet son crime, que vous êtes des hommes, et que l'on échappe à votre justice. Mais, s'il était persuadé que Dieu ne peut rien ignorer, pas une action, pas même une pensée, alors peut-être l'immi- nente frayeur du supplice lui ferait pratiquer la vertu; vous n'en discon- viendrez pas. Et pourtant il semblerait que vous redoutez de voir tous vos sujets vertueux, que vous craigniez de n'avoir plus à frapper. Ce serait là agir en bourreaux, et non pas en bons princes. Tout cela, nous le croyons fermement, est l'oeuvre de ces perfides démons, divinités aux- quelles sacrifient les méchants et les insensés. Mais vous, princes, qui aimez la piété et la sagesse, vous n'agirez pas ainsi contre toute raison. Que si, dans un semblable esprit de démence, vous préfériez écouter le préjugé et faire taire la vérité, déployez alors toute votre puissance. Les princes eux-mêmes, quand ils sacrifient la vérité à l'opinion, ne sont pas plus forts que de misérables brigands dans le désert. Et prenez-y garde, car il vous en arrivera malheur: c'est le Verbe lui-même, de tous les princes le plus royal et le plus saint avec Dieu son père, qui vous le déclare. Or comme personne n'est jaloux de recueillir en héritage la pau- vreté, la douleur ou la honte, tout homme sensé se gardera bien de suivre les voies interdites par le Verbe. D'ailleurs toutes ces persécutions dont j'ai parlé, elles ont été prédites par notre maître, le fils et l'envoyé du père et du souverain de l'univers, Jésus-Christ, à qui nous devons notre glo- rieux nom de chrétien. Et, nous vous le demandons, notre foi dans sa parole ne devient-elle pas inébranlable quand nous voyons toutes ses prédictions se réaliser? C'est là l'oeuvre de Dieu: il parle, il annonce l'avenir, et l'événement s'accomplit tel qu'il l'a prédit. Ici nous pourrions nous arrêter et ne plus rien ajouter; nous avons prouvé la bonté de notre cause et la justice de nos réclamations. Mais il est difficile, nous le savons, de convaincre un esprit possédé par l'ignorance. Aussi, pour achever de convaincre les sincères amis du vrai, nous avons résolu d'ajouter encore quelques mots, dans la persuasion que l'éclat de la vérité pourra dissiper les ténèbres de l'erreur. 

13. Est-il maintenant un homme raisonnable qui oserait dire que nous sommes des athées, nous qui adorons le créateur de l'univers? Notre Dieu n'a pas besoin de sang, ni de parfums, ni de libations: les offrandes dignes de lui sont des hymnes de piété et de reconnaissance. La vraie manière de l'honorer, ce n'est pas de consumer inutilement par le feu les choses qu'il a créées pour notre subsistance, mais de nous servir de ces aliments, de les partager avec les pauvres, et aussi, dans un juste senti- ment de gratitude, de célébrer la gloire divine par de saints cantiques: nous le savons , et en conséquence nous le bénissons de toutes nos forces et nous lui rendons grâces pour la vie qu'il nous a donnée, pour les soins qu'il prend de notre existence, pour les diverses qualités des choses, pour les changements des saisons, et surtout pour cette immortalité future, magnifique récompense promise à notre foi. Avec ce Dieu suprême nous adorons encore deux autres personnes: celui qui est venu pour nous enseigner sa doctrine, Jésus-Christ notre maître, crucifié en Judée sous Ponce-Pilate, du temps de Tibère-César, véritablement fils de Dieu; et enfin l'Esprit prophétique, culte éminemment raisonnable, comme nous vous le démontrerons. A ce propos on crie à la folie: quelle absurdité, en effet, de placer à côté du Dieu immuable et éternel, à côté du créateur du monde, un homme crucifié! C'est qu'il y a là un mystère que vous ignorez : nous allons vous le découvrir. Ecoutez et prêtez-nous toute votre attention. 

14. Avant tout, nous vous en prévenons, prenez bien garde de ne pas vous laisser séduire par la malice des démons soulevés contre nous; prenez garde qu'ils ne vous détournent de nous lire et de nous compren- dre (car ils emploient tout leur pouvoir à vous vaincre, à vous asservir ; et par les visions du sommeil comme par les prestiges de la magie, ils enveloppent et saisissent tous ceux qui ne veillent pas et ne combattent pas pour leur salut). Aussi, dès que nous avons cru au Verbe, nous sommes-nous éloignés d'eux, et les avons-nous fuis pour nous attacher invinciblement par Jésus-Christ au Dieu incréé. Autrefois nous prenions plaisir à la débauche, aujourd'hui la chasteté seule fait nos délices. Nous avions recours aux sortilèges et à la magie, et maintenant nous nous dévouons tout entier au Dieu bon et immortel. Au lieu de cette ambition et de cette insatiable avidité qui nous dévoraient, maintenant une douce communauté nous réunit; tout ce que nous possédons, nous le parta- geons avec les pauvres. Les haines, les meurtres dévastaient nos rangs; la différence de moeurs et d'institutions nous faisaient refuser à l'étranger l'hospitalité de notre foyer ; et maintenant, depuis la venue du Christ, une fraternelle charité nous unit ; nous prions pour nos ennemis ; ceux qui nous persécutent, nous tâchons de les convaincre : nous nous efforçons de leur persuader que tous ceux qui suivent les divins préceptes du Christ ont droit d'espérer comme nous la récompense promise par le maître de l'univers. Mais pour que l'on ne nous accuse pas de vouloir vous payer de paroles, il ne sera pas inutile, je pense, de vous rappeler, avant d'en venir à la démonstration, quelques-uns des préceptes du Christ; et nous nous en remettrons à vous comme à de puissants et d'équitables princes, pour juger si nos enseignements sont conformes à ceux que nous a donnés notre maître. Ses maximes sont brèves et concises; car ce n'était pas un sophiste, mais la puissance de la parole de Dieu était en lui.

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